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Les résonances de l'ombre...

Le dimanche 01 avril 2012, par Laurent Sapir

Le jazz qui nous empoigne le plus -celui de Jason Moran, Vijay Iyer ou encore Christian Scott- a toujours su mélanger tradition et modernité, racines et exploration, authenticité  et métissages, passé(s) et avenir(s)... C'est lorsque l'un des deux maillons de la chaîne vient à manquer qu'il peut y avoir, parfois, motif à frustration. Dans "Les Résonances de l'ombre -Musique et identités: de Wagner au Jazz", Philippe Gumplowicz nous invite justement à prendre la mesure d'une époque où la musique était considérée comme un pur "en-soi" détaché de tout substrat "originiste", pour reprendre un mot cher à l'auteur.

Art des élites et des salons ne visant qu'à l'universel, cette musique savante se refusait, par essence, au moindre enrôlement identitaire. Tout change vers la fin du 18ème siècle lorsqu'un ancien disciple de Kant, l'Allemand Johan Gotfrid Heder, se plonge avec délectation dans les chants populaires de la rive orientale de la Baltique, découvrant par la même occasion le lien qui peut unir, sur un territoire donné, une communauté et une musique. A la froideur cérébrale va ainsi succéder le culte du ressenti, la mythification du "peuple", la quête des origines... Bien plus tard, Heder sera cité en exemple dans une brochure nazie.

"Nationalismes,  culte des particularismes local, régional,  national: tout aurait commencé par des chansons", écrit Philippe Gumplowicz. Les rapports entre musique et identité sont en vérité bien plus complexes. "Les résonances de l'ombre" nous rappelle ainsi qu'un chant populaire, loin de ne se résumer qu'à une seule localisation, résulte de toute une série de transhumances et de transmissions. Les hymnes nationaux ou militants procèdent eux aussi par détournements et emprunts divers, tel le fameux "ça ira" de l'an 93 hérité d'un air de contredanse que Marie-Antoinette jouait sur son clavecin.

L'obsession identitaire  fait même temps bien des dégâts. Wagner contre les Juifs, Gobineau contre les Noirs... Au nom d'une pseudo pureté originelle, le mystère de la création musicale se définit en fonction de critères raciaux. Les Juifs sont crédités d'un savoir-faire brillant mais artificiel, les Noirs d'une sensualité inapte à toute harmonie. Pour les tenants de ce qu'il faudra bien appeler, plus tard, un véritable fascisme culturel, "La forme sans fond est juive, le fond sans forme est nègre". L'entre-deux-guerre  portera cette idéologie des "identités défectives" à son paroxysme. Le critique musical de "Gringoire" et "Je suis partout", André Coeuroy, vomit Gershwin et ce que Céline appelle la musique "judéo-nègre" venue de Broadway pour encenser à la place, en bon futur Vichyssois,  les chants religieux et le folklore français. Il ira même jusqu'à inventer des racines tricolores au jazz qui n'aurait été "noir que par hasard"...

Hugues Panassié, pionnier du Hot Club de France, le contredit spectaculairement sur ce point, tout en reprenant la même antienne racialiste et primitiviste, la même névrose -et nécrose-  des origines, mais cette fois-ci au détriment des Blancs. Il est, heureusement, des manières plus "aimables" d'aimer la musique. Dès l'introduction d'un essai soutenu et dont on sent à quel point il lui tient à coeurstrong>, Philippe Gumplowicz cite notamment le grand écrivain argentin Julio Cortazar qui, au soir de sa vie, se souvenait avec autant d'émotion des airs de tango de Buenos Aires et du jazz de Charlie Parker"Chacune de ses musiques, écrit l'auteur, pourrait signaler une appartenance identitaire, mais c'est leur enchevêtrement qui dessine un territoire intime"... Un intime partagé, comme pour mieux en souligner l'intelligence et la force d'émotion, à rebours de toute stigmatisation et autres raccourcis dangereux.

"Les résonances de l'ombre -Musique et identités: de Wagner au Jazz", de Philippe Gumplowicz (Editions Fayard). L'auteur est l'invité des Lundis du Duc, ce 2 avril (19h), sur TSFJAZZ, en direct du Duc des Lombards.

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