Les Rayons et les ombres
Encore des "Illusions perdues", celles, cette fois, d'un collabo... Avec "Les Rayons et les Ombres" dont le propos plus qu'ambigu semble avoir été phagocyté par son budget, Xavier Giannoli ne rend pas service à la vérité historique.
Dans les eaux glacées du calcul collaborationniste, Jean Luchaire occupe une place incertaine. Son profil ne ressemble guère à celui d’un vichyste zélé façon Bousquet, et il n'a pas non plus la dégaine mi-bouffonne, mi-enragée d’un Doriot. On aurait tout autant de mal à le ranger parmi les lettrés convertis à la chasse aux juifs, tels Céline ou Brasillach. Alors quoi ? S'agit-il seulement d'un patron de presse mondain, vénal et dilettante, injustement fusillé en 1946 ? Après le Débarquement, pourtant, et alors que tout vacille, c’est ce même Luchaire qui pétitionne contre Laval, jugé trop "tiède"… Péché de dandysme, là encore ?
Le réalisateur du flamboyant Illusions perdues paraît accréditer cette lecture au gré d'une fresque aux relents mortifères. Gaumont a mis la main à la poche, mais n'en déplaise à Xavier Giannoli, le cas Luchaire dépasse de loin un simple désenchantement maladif — il tousse, il crache du sang, le pauvre, jusqu’à transmettre la tuberculose à sa fille — auquel le scénario le réduit. Les choix politiques de Luchaire sont au contraire d'une clarté blafarde, sans équivoque. Il entérine des éditoriaux antisémites, fréquente les pontes de la Kommandantur, profite autant de l’argent nazi que des subsides de Vichy… Sauf que pour Giannoli, l’ancien pacifiste venu de la gauche n’aurait fauté que par hédonisme et germanophilie un peu trop appuyée. Un collabo "Jean-Dujardinisé", qui plus est, tant les sourcils tristes de l'ex-The Artist se prêtent à cette errance romancée vers l’irréparable que le film étire sur plus de trois heures.
Le regard est mieux ajusté du côté d'Otto Abetz, le vieux pote ambassadeur de Luchaire, lui aussi nourri au pacifisme et aux idées libérales avant de gérer avec le même cynisme les configurations politiques nationales de l'époque et le pillage des œuvres d'art. Une séquence le montre ainsi cédant à d'obscures sirènes virilistes pour justifier la soumission à ses nouveaux maîtres. À côté, l'opportunisme d'un Luchaire paraît presque doucereux, presque accommodant... Ne reste plus qu'à convoquer Victor Hugo dont l'un des recueils de poésie donne son titre au film : "Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien. Les âmes des humains d'or et de plomb sont faites"... Ou de rayons et d'ombres — encore faudrait-il discerner ce qui, chez Luchaire, relève du rayonnement.
Il n'en allait pas de même pour sa fille, la mythique Corinne Luchaire, promise à un destin de star sur grand écran avant de mourir de la tuberculose quatre ans après l'exécution de son père. Comme pour Abetz, le film surnage quelque peu lorsqu'il se concentre sur cette ascension brisée, sa perdition en mode bacchanales au bras d'officiers nazis, et ses tentatives de suicide. La jeune Nastya Golubeva Carax, autre fille de..., contribue à rendre ce personnage émouvant. On aurait aimé cependant que Giannoli évite les parallèles hasardeux entre le sort de Corinne Luchaire et celui de son géniteur, d'autant qu'elle n'a jamais fait, en ce qui la concerne, le fameux voyage à Berlin. Qu'importe, père et fille dans une même pénombre, ça en jette. Surtout lorsqu'en bout de course, l'un des personnages lâche: "Il nous reste le cinéma", telle une improbable réconciliation entre les damnés et leurs bourreaux. La résistance est désormais ailleurs.
Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli (sortie en salles ce mercredi)