Dao
À hauteur de fresque et sans autre fil rouge que son orchestration collective et son ode à l'improvisation, le nouveau film d'Alain Gomis, "Dao", s'appuie sur le jazz d'Abdullah Ibrahim pour faire dialoguer deux cérémonies — l’une funéraire, l’autre nuptiale — au sein d’une même communauté d’origine guinéenne.
Flux tendu, circulaire, musicalité dans tous les sens du terme… Puisant dans la mémoire et le présent d’une diaspora — la sienne —, Alain Gomis signe avec Dao un grand geste de cinéma dont la dimension organique n’est pas sans rappeler quelques modèles du genre, notamment du côté de Jean Eustache, Jacques Rozier ou Abdellatif Kechiche, l'africanité en plus. Une africanité gorgée, ici, de déliés protéiformes et de passerelles fécondes.
Un pont manquant les a précédées, ces passerelles. Gomis en avait fait le cœur battant et polémique de son précédent travail, Rewind & Play. Revisitant un entretien pour le moins laborieux avec Thelonious Monk, filmé par son ami français Henri Renaud, le cinéaste franco-sénégalais pointait surtout le décalage culturel, voire racisé, entre l'intervieweur et l'interviewé. Procès d'intention, entendit-on à l'époque. De fait, le film mettait d'abord à nu un dispositif rétif à l'inattendu. "Il est impossible de rencontrer l'autre quand on a déjà en tête ce qu'on veut qu'il dise", affirme aujourd'hui Alain Gomis (AOC, entretien avec Jean-Michel Frodon). D'où l'orchestration obstinément collective d'un film comme Dao, avec tous ces Gomis qui défilent au générique de fin — comédiens, figurants, membres de l’équipe technique.
La trame elle-même est familiale : Gloria, 50 ans, célèbre une dernière fois la mémoire de son père en Guinée-Bissau avant de marier sa fille près de Paris. Le montage joue sur un effet miroir entre le rite funéraire, à forte dimension animiste, et les noces, plus occidentalisées. Les deux cérémonies s’entremêlent, portées par une même dynamique d’improvisation et faisant apparaître dans toute son ampleur (le film dure un peu plus de trois heures) un va-et-vient continu entre l’Afrique et la France, le passé et le présent, mais aussi entre documentaire et fiction. Ainsi fait-on connaissance de Gloria à travers le casting de celle qui lui donne vie à l’écran, Katy Correa, confondante de présence et de naturel dans ce portrait de femme forte composant avec ses fragilités.
Autour d’elle, plusieurs personnages et situations sous le signe de la transmission, entre fidélité, déracinement et émancipation. Si Dao n’a rien d’un quelconque tract sur la post-colonisation, il ménage de beaux et douloureux espaces à un "passé qui ne passe pas" : un monument consacré à la traite négrière, la confession d’un cousin du réalisateur qui n’avait encore jamais raconté la mort de son père, tué par une mine portugaise… Alain Gomis questionne également les crispations liées aux écarts de génération, ou à certains rapports femmes-hommes. Il sait aussi filmer, à sa manière — et à rebours d’un certain cinéma ethnographique complaisant — les sacrifices d’animaux destinés au repas collectif dans la partie guinéenne du film.
Autre temps fort, et alors que Gomis a réduit au minimum les segments purement narratifs, l’apparition à l’improviste, en plein mariage, d’un membre de la famille flanqué de sa petite amie blanche, enceinte. Beau mélange de fiction et de frictions. Le dialogue tout en mélancolie entre Gloria et son ex, joué par Samir Guesmi, convainc un peu moins — le passage semble plus écrit. Quand le film, en revanche, se laisse emporter par sa musique, en mode transe avec Abdullah Ibrahim et Keita Janota, du quartet AMG, ou dans la communion multiculturelle — Killing Me Softly des Fugees chanté à cappella lors de la fête de mariage — il nous emporte par sa générosité, sa liberté formelle et son éthique du partage.
Dao, Alain Gomis (Sortie en salles ce 29 avril). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le même jour, avec le réalisateur.