Samedi 18 avril 2026 par Laurent Sapir

Nathalie Baye, lignes de fuite...

Se sublimer dans une Chambre verte, celle de Truffaut en l’occurrence, tout en rêvant de s’en évader pour fuir cette image de jeune femme sage qui l'agaçait de plus en plus… Nathalie Baye (1948-2026) avait relevé le pari avec mélancolie et détermination. 

 

Dans Laurence Anyways et Juste la fin du monde, Nathalie Baye joue un personnage de mère qui n'a rien de maternel, du moins en apparence. Toute en élégance fermée et désabusée dans le premier de ces deux films, plus déjantée dans le second, elle y incarne les mêmes fissures, la même mélancolie durcie en âpreté, sans que disparaisse pour autant le lien passionnel entre une mère et son fils. Savoir débusquer une sensibilité en or, c’était aussi ce qu’imposait son personnage public. Côté pile, un sourire un peu figé, devenu marque de fabrique ; côté face, des fidélités contestables — notamment au chevet de l’infréquentable Depardieu.

Il y eut aussi cette fameuse tirade en 2006 lorsqu'un prestigieux trophée était venu auréoler sa prestation dans Le Petit lieutenant: "Il paraît que les actrices n’aiment pas beaucoup parler de dates. C’est un peu vrai. Mais je veux quand même vous dire que, la dernière fois que j’ai reçu un César, c’était il y a 23 ans…" Ainsi mordait Nathalie Baye, monument discret et résolu du cinéma français. Résolu surtout à fuir cette image de jeune femme sage immortalisée par Claude Goretta dans La Provinciale - déjà, rien que le titre - et surtout par François Truffaut, son premier cinéaste de prédilection. Le sépulcral La Chambre verte en sera l'assomption, même si la comédienne instille déjà dans son personnage des effluves de mystère qui anticipent tout son potentiel.

Elle parvient aussi, par ses silences et ses attitudes, à transcender les cas de conscience un peu convenus que traverse la prof de français d'Une semaine de vacances, de Bertrand Tavernier. Et puis il y aura le grand saut, ce rôle de prostituée combative dans La Balance, de Bob Swaim -le fameux César d'il y a 23 ans. Roux cuivré, robe fourreau rouge vif, escarpins assortis... Nathalie Baye entre alors dans la légende du glamour urbain début eighties (cerise sur le gâteau : sa romance très médiatisée Johnny Hallyday...), même si on la retrouve immédiatement après en paysanne introvertie du 16e siècle dans le très beau Retour de Martin Guerre de Daniel Vigne.

Elle ne cessera ensuite de varier les registres, sans toujours trouver les grands cinéastes qui en auraient fait l’égal d’une Isabelle Huppert. Deux intériorités divergentes, selon l’écrivain et critique Jérôme d'Estais. Dans son précieux Cinquante éclats de cinéma (Marest Éditeur, 2022), il définit le jeu de Nathalie Baye comme plus compact, plus « ancré », "quand elle ne force pas un peu ce néo-naturalisme si en vogue dans le cinéma français". Celui d’Huppert — vers qui Jean-Luc Godard marquera après coup sa préférence, après avoir réuni les deux comédiennes dans Sauve qui peut (la vie) — est en revanche plus opaque, stylisé, abstrait, et donc plus dangereux. L’auteur observe aussi comment, en faisant appel à Godard mais aussi à Maurice Pialat (La Gueule ouverte), Nathalie Baye attendait qu’on la "pille" et qu'on la "casse", condition d’épanouissement et, paradoxalement, de liberté dans son art après un début de carrière un peu trop balisé… SOS peu audible face aux discours désormais dominants en la matière.

Nathalie Baye (6 juillet 1948 – 17 avril 2026)