Romeria
La mémoire et la mer. Avec une sensibilité aussi poétique que maritime, mais sans toujours trouver la note juste, la réalisatrice espagnole Carla Simón filme la quête de soi d’une jeune femme dont les parents ont été emportés par le sida.
Vague funeste, au cœur de la Movida madrilène. À côté de la libération des mœurs et de l’explosion créative qui succèdent à la nuit franquiste, la consommation d'héroïne submerge l’Espagne du début des années 1980. Le VIH en amplifie brutalement les effets. Tout se partage, y compris les seringues. Résultat : plus de la moitié des cas de sida concernent bientôt des usagers de drogues injectables. Mémoire douloureuse et refoulée, mais encore à vif lorsque, quelques décennies plus tard, Marina, la jeune héroïne de Romeria, part sur les dernières traces de ses parents disparus.
Après la vague, les embruns. À Vigo, trésor balnéaire de la Galice, la jeune femme adoptée depuis l'enfance n'obtient que des fragments de passé. Avec pour outils sa réserve naturelle — pourtant étrangement magnétique grâce au jeu de Llúcia Garcia — et sa caméra (elle souhaite faire des études de cinéma), Marina tente de renouer avec sa famille paternelle, qui semble osciller en permanence entre décontraction avenante et nervosité diffuse. Les cousins sont joyeux, délurés ; les oncles et les tantes, eux, se révèlent plus cachotiers. Souvenirs dépareillés, non-dits et chuchotements… L’irruption des grands-parents clarifie la donne : ils sont odieux. Marina dérange. Elle ressemble trop à cette mère dont elle conserve le journal intime, une mère que la famille avait cherché à tenir à distance avant que son compagnon ne meure en cachette. Le sida, c’était si mal vu…
C'est la cinéaste catalane Carla Simón, dont c'est le troisième long-métrage, qui offre à ce ressac mémoriel au fort parfum autobiographique une délicatesse de tous les instants, ou presque. On lui sait gré de n'avoir tenté aucun huis clos bergmanien pour rendre compte de la quête de son héroïne. Sa mise en scène aérée, tout comme la tonalité retenue qui l'enrobe, font sens, et la narration s'enrichit lorsque des images au format VHS accompagnent les extraits du journal intime de la mère. Une certaine difficulté à trouver la note juste pointe pourtant à l'horizon : alors que la langueur atlantique qui a imprégné le film jusqu'ici confine de plus en plus à l'apesanteur, la bifurcation onirique censée le relancer tombe à plat.
Voilà soudain Marina et son cousin amoureux rejouant la trajectoire des parents disparus. Embardées festives, scènes d'amour physique, prise de drogue... On saisit évidemment la dimension cathartique de la séquence, comme si la capacité de "vision" qu'offre le cinéma venait combler des pointillés trop éprouvants dans la quête de soi. Sauf qu'à l'écran, cette échappée vire au tunnel. Un film dans le film, en quelque sorte, jusqu'à tarir la douce limpidité qui le maintenait jusque-là à flot.
Romeria, Carla Simon, en compétition au dernier Festival de Cannes (sortie en salles ce mercredi 8 avril)