Mardi 21 avril 2026 par Laurent Sapir

Une unique lueur

Crédits photo: Astrid di Crollalanza / Flammarion)

Même si Gérard de Nerval l'inspire davantage que Lauren Bacall, le nouveau Fred Vargas est plutôt un bon cru. Meilleur que le précédent, en tout cas.

 

Une phrase a priori improbable, une seule, suffit à dire le plaisir de retrouver Fred Vargas : une phrase qu'elle seule peut écrire, jonglant entre fantaisie et poésie, faisant tanguer le réel — "Le meurtre d’Estelle Silverstein avait douché les espoirs des agents de la Brigade de coincer l’ovni dans une rue nervalienne »… Coincer un ovni ? Nerval au coin de la rue, à l'ombre du Ténébreux, du Veuf, de l’Inconsolé ? Territoire familier, pardi, pour le limier fétiche de la romancière, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ce rêveur impénitent qui déconcerte autant qu'il bluffe sa brigade dès lors que, dans les brumes de son esprit, "bulles gazeuses" et autres ennuagements intérieurs font affleurer, puis jaillir, l’intuition juste.

Un cru nervalien, donc, qui s’ouvre sur un assassinat à l’éther. La victime est une belle jeune femme, d’abord anesthésiée, puis frappée en plein cœur. Le meurtrier l’a revêtue d’une veste cintrée au tissu pied-de-poule avant d’abandonner le corps sur un trottoir parisien, un bouquet de fleurs — des ancolies, pour être plus précis — posé à ses côtés. Autre incongruité : un sifflet suspendu au bout d’un bracelet. On dirait une charade disséminée dans l’air du soir, mais Adamsberg n’est pas le seul à tenter de la déchiffrer avec sa brigade. Se souvenant d’une affaire similaire survenue six ans plus tôt, le commissaire "jonctionne" avec celui qui conduisait alors l’enquête et qu’il avait déjà tiré de la noyade dans une vie plus antérieure encore. Peu à peu, les indices font apparaître la silhouette, non pas d'un ovni, mais d’un lettré à fleur de peau, un tueur en série "désespérément désespéré", habité avant tout par les tourments de Gérard de Nerval. Ne va-t-il pas jusqu’à déposer ses victimes dans des rues dont les noms résonnent avec ceux qui hantèrent jadis le poète ? 

Il n’y a guère que le sifflet, dans cette affaire, qui ne soit pas très "nervalien". Aussi peu versé dans les courants littéraires du XIXᵉ siècle que dans les mythologies hollywoodiennes, Adamsberg met du temps à comprendre le rôle post mortem d’une certaine Lauren Bacall dans l’odyssée criminelle qui le tarabiscote. Le voici pour cela mué en lanceur de filets numérique, jetant des grappes de mots au hasard dans un moteur de recherche. Méthode singulière, que prolonge une escapade encore plus hasardeuse à Los Angeles. Délocalisés de la sorte, Fred Vargas et son enquêteur tâtonnent. L’irruption d’un personnage au langage suranné, que la romancière a cru bon de baptiser Sébastien de Charlus — reste sur Gérard de Nerval, Fred, laisse Proust tranquille ! — n’est pas non plus du meilleur effet. L’autrice semble même, par moments, s’écouter écrire, malaxant ad nauseam l’expression "et tout le bazar avec". On préfère nettement, néanmoins, ce "bazar" à la sinistre pagaille qui avait plombé son précédent récit.

Une unique lueur, Fred Vargas (Flammarion)