Jeudi 26 mars 2026 par Laurent Sapir

Mister Nobody contre Poutine

Face au lavage de cerveau à l’œuvre dans les écoles russes depuis l’invasion de l’Ukraine, un simple vidéaste laisse passer un vent de liberté. Oscar du meilleur documentaire, "Mister Nobody contre Poutine" est en replay sur Arte.tv.

 

Fumées toxiques, sols empoisonnés, montagnes noires de déchets issus d’une fonderie de cuivre… La cité-usine de Karabach, au fin fond de l’Oural, affronte un tout autre genre de pollution dès le lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Adieu chorales et spectacles pédagogiques qui rythmaient l’année scolaire. Sous l’égide du Big Brother faussement débonnaire qui trône au Kremlin, place désormais aux nouveaux “contenus" sur fond d’exaltation militaro-nationaliste. Levers de drapeau et séances de tir complètent ce bourrage de crâne devant la caméra de Pasha Talankin, vidéaste local chargé de documenter la vie éducative. Au fil des mois, ce Candide de plus en plus dégrisé se mue en résistant de l’intérieur — avant de parvenir, deux ans plus tard, à fuir clandestinement son pays.

C’est donc lui, le "Mister Nobody" du film… Lui qui ne paie pas de mine avec sa bouille d’ado rondelet tout en signant un documentaire édifiant sur le poutinisme en action. Pasha l’avoue lui-même : il n’a ni le courage de manifester contre la guerre, ni le désir spontané de quitter ce pays caricaturé en Occident, dont il aime toujours les grands froids autant que le "spectacle" offert par ses bâtiments délabrés… "Peut-être que j’aime la Russie plus que ses gardiens", glisse-t-il. Le plus troublant est que son film (co-signé avec l’Américain David Borenstein) lui ressemble : ton décalé, parfois presque désuet, avançant par touches, en mode vignettes. Plutôt Michael Moore, en somme, que Francesco Rosi.

Le réquisitoire, en tout cas, est tout sauf martelé. La propagande frappe d’ailleurs autant par sa mécanique que par ses ratés, toujours sur un mode tragi-comique : ces professeurs, par exemple, qui butent sur les mots imposés en haut lieu — "démilitarisation », "dénazification" — censés résumer les objectifs de la guerre. Les mêmes, plus loin dans le récit, se lamentent sur la baisse de niveau globale de leurs élèves depuis l’irruption des cours de patriotisme… Un enseignant d’histoire sort du lot, Pavel Abdulmonov, d’abord présenté comme le plus glacial des pro-Poutine. Privés de pétrole russe, "les Français devront bientôt se déplacer à cheval", fanfaronne-t-il devant sa classe, avant d’ajouter : "Ils en sont déjà à manger des huîtres et des grenouilles pour se nourrir"

Croit-il vraiment à ce qu'il dit, ce bonhomme qui affirme par ailleurs admirer Beria, le sanguinaire bras droit de Staline ? La caméra, à vrai dire, ne parvient pas à le déshumaniser complètement. D’autres plans ou situations le montrent dénué de toute ferveur, pathétique jusqu'au ridicule, inspirant même un début de compassion. On dirait un triste sire échappé d’une comédie italienne. Sauf que bientôt, on n’a plus du tout envie de sourire. Après les élèves, les anciens élèves : ceux qui s’apprêtent à partir au front. Alcool et accolades, spleen et crânes rasés pour se donner l’illusion d’une contenance… La séquence est aussi déchirante que le visage figé — comme son sourire — de Masha, l’étudiante qui n’a aucune nouvelle de son frère déjà mobilisé. Elle restera debout, même en apprenant sa mort. Ainsi surnage la grande âme russe, dépliée dans le doux-amer sous le roulis de la propagande.

Mister Nobody contre Poutine, Pavel-Pasha Talankin et David Borenstein, Oscar du meilleur documentaire, sorti en salle le 6 janvier dernier. En replay sur Arte.tv