Samedi 23 mai 2026 par Laurent Sapir

Autofiction

Parfois hésitant, mais de plus en plus prenant au fil du récit, le nouveau Almodóvar finit par nous happer dans ses sortilèges entre fiction et réel… Si panne d’inspiration il y a, elle se révèle plus féconde qu’on ne l’imaginait. En compétition à Cannes.

 

À l’heure où ces lignes sont écrites, tout porte à croire que Pedro Almodóvar repartira une nouvelle fois bredouille du Festival de Cannes. Rien de très surprenant, même si son dernier-né, Autofiction, est loin d’être déshonorant. Sur une thématique voisine — celle du cinéaste en crise — le très pesant Douleur et gloire, en 2019, paraissait malgré tout mieux taillé pour les honneurs cannois. Encore fallait-il composer avec un cru particulièrement relevé cette année-là (Parasite, Portrait de la jeune fille en feu…), même si le prix d’interprétation décroché par Antonio Banderas pouvait faire office de lot de consolation.

Plus retors et plus hybride, Autofiction brave d’emblée l’exercice souvent artificiel — et volontiers consensuel — de la standing ovation. Le cinéaste espagnol y entrelace deux récits situés à des époques différentes. Dans le premier, en 2004, une ex-réalisatrice (Bárbara Lennie) reconvertie dans la publicité s’isole peu à peu tout en planchant sur un scénario nourri de destins contrariés autour d’elle. Le second, de nos jours, suit un cinéaste sexagénaire (Leonardo Sbaraglia), lui aussi tenté de transformer les malheurs d’autrui — notamment ceux de sa proche collaboratrice — en matériau de fiction. Très vite, on comprend que les deux histoires se répondent : la femme du premier récit appartient elle-même à une fiction élaborée vingt ans plus tard par le personnage masculin.

Le film avance ainsi à travers un jeu de montage parallèle, avant de se resserrer peu à peu sur le processus d’écriture du réalisateur et sur l’éclatement progressif de son univers. Entre-temps, Almodóvar nous égare un peu, notamment à travers l’odyssée du personnage incarné par Bárbara Lennie. Entre ses migraines à répétition, son couple atypique avec un pompier stripteaseur ou certains élans émotionnels un rien appuyés lorsqu’elle écoute la diva mexicaine Chavela Vargas, le récit semble hésiter sur le chemin à prendre. Il sent même parfois la panne d’inspiration. Jusqu’au moment où Almodóvar parvient à rendre cette panne elle-même formidablement… inspirante.

Jeux de miroirs et mises en abyme dessinent au final une odyssée vénéneuse sur l’impunité avec laquelle un créateur peut s’emparer d’un récit qui ne lui appartient pas, tout en affrontant la hantise de la page vide. De cette matière sinueuse surgit un Pedro Almodóvar oscillant entre Autofiction et autocritique. Malgré les flottements, il parvient à nous attacher, puis à nous émouvoir, sans jamais renoncer à l’élégance de sa mise en scène. Le velouté exquis de rouge, de jaune et d’ocre qui enveloppe le film ajoute encore à son étrange capacité d’ensorcellement.

Autofiction, Pedro Almodóvar, Cannes 2026, en salles depuis le 20 mai.