Samedi 16 mai 2026 par Laurent Sapir

L'Être aimé

Entre  "Valeur sentimentale" en moins froid et "La Nuit américaine" à l’ère post-#MeToo, Rodrigo Sorogoyen orchestre un affrontement père-fille tendu et élégamment mis en scène, mais plus balisé qu’à l’époque de "Madre" ou d’"As Bestas". En compétition au Festival de Cannes.

 

En l’espace de quelques années, Rodrigo Sorogoyen s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières du cinéma espagnol. Si son thriller politique El Reino nous avait un peu laissés sur le bord de la route — du sous-Scorsese obscur et tape-à-l’œil, malgré une ultime demi-heure de haut vol — Madre et As Bestas révélaient une écriture autrement plus passionnante : troubles et vertiges émotionnels d’un côté, puissance organique et tension suffocante de l’autre. L’après-Almodóvar paraissait décidément bien engagé de l’autre côté des Pyrénées.

Avec son format davantage ancré “film de festival”, L’Être aimé devrait élargir le cercle cinéphile autour de Sorogoyen, sans pour autant convaincre complètement. Même intensité dans la mise en scène, certes, ne serait-ce que dans la longue scène de confrontation qui ouvre le film et prolonge d’autres morceaux de bravoure à la Sorogoyen — on se souvient encore du plan-séquence haletant qui inaugurait Madre. L’exposition du récit, en revanche, prend des airs de déjà-vu. Ce père cinéaste retrouvant sa fille actrice pour lui confier le rôle principal de son prochain film rappelle fortement Valeur sentimentale — autre pur film de festival, mais en moins froid. Le tournage ayant lieu aux Canaries, on devine d’emblée que la veine sera cette fois plus solaire, même si, comme dans le film scandinave, la frontière entre non-dits et tensions se dissipe rapidement.

Le versant La Nuit américaine à l’ère post-#MeToo donne davantage de relief au propos. Au fil du tournage, les vieux réflexes d’un plateau de cinéma à l’ancienne tournent au fiasco. Jouer les tyrans incontrôlables n’est décidément plus de saison, surtout lorsqu’on fait appel à une cheffe-opératrice… Toute en déliés, la mise en scène ne parvient pourtant pas vraiment à traduire l’instabilité de la situation. Elle trébuche sur une trame un peu trop programmatique, voire académique. Reste un excellent duo d’interprètes avec, face à une Victoria Luengo troublante d’ambiguïtés, un Javier Bardem pleinement et physiquement investi dans ce rôle de metteur en scène à la masculinité de plus en plus toxique.

L'Être aimé, Rodrigo Sorogoyen, Festival de Cannes 2026, sortie en salles ce samedi 16 mai.