Juste une illusion
La vraie-fausse mièvrerie fétichiste années 80 du dernier Nakache/Toledano? "Juste une illusion"… Celle d'une Atlantide relationnelle disparue que les deux réalisateurs filment avec autant de mouvement et de tendresse que de mélancolie amère.
On s’attend à une profusion de tubes des années 1980, mais d’autres notes leur font concurrence : le piano des GoGo Penguin, notamment, ou encore Dernier domicile connu (1970), le thème iconique de François de Roubaix. Ces accrocs au fétichisme eighties — que le tandem Nakache/Toledano était pourtant censé célébrer sous la forme d’un feel-good movie bien balisé — interrogent. De quel "dernier domicile", justement, leur film est-il le nom, et quel est précisément son degré de vétusté ? La césure avec notre présent serait-elle plus prononcée encore, avec sur grand écran des protagonistes d'un autre temps, partis sans laisser d'adresse ?
Reprenons la trame de départ : Vincent prépare sa bar-mitsva dans une cité de banlieue. Parents aimants (Louis Garrel et Camille Cottin), grand frère distant mais présent lorsqu’il le faut… Il y a pire comme foyer. La famille Dayan semble même plutôt bien tenir le cap du “vivre-ensemble” — à part peut-être le concierge un peu bourru et sourcilleux sur les places de parking incarné par Pierre Lottin. Le gamin, lui, est comme un poisson dans l'eau au sein d'une petite bande métissée avec laquelle il fait les quatre cents coups. Et puis il est amoureux : Anne-Karine, une collégienne délurée de son âge qui le perçoit d'abord comme un gringalet. Mais lorsque Vincent la persuade qu’il n’y a rien de mieux pour embêter ses parents réacs que de sortir avec un petit "juif-arabe", elle finit par lui tomber dans les bras.
Ce terme-cocktail de "juif/arabe" pour dire sépharade résume l’Atlantide que le film explore avec bagout, mais non sans amertume. Comment peut-on être "juif-arabe" aujourd’hui, pour paraphraser Montesquieu, alors que de Gaza à l’explosion des actes antisémites, en passant par les raidissements identitaires de toute sorte, ce collage syntaxique paraît désormais presque impossible ? Sous ses airs faussement mièvres, Juste une illusion n’est que fragilité rétrospective. Nakache et Toledano n'hésitent pas d'ailleurs à parasiter leur décor en évoquant, à travers le personnage du père, l’irruption du chômage de masse et la mythologie déjà vacillante du statut de cadre. Le film égratigne aussi une certaine nostalgie pied-noir lorsque le personnage incarné par Camille Cottin tente d’émouvoir en racontant l’embarquement de sa famille depuis l’Algérie en 1962… avant que son mari ne lui rappelle qu’ils sont arrivés en métropole par avion.
La nostalgie, en effet, n’est plus ce qu’elle était. Elle déteint sous la pluie, comme une vieille doudoune Chevignon dont on aurait tenté en vain d’effacer le rose originel. Elle fait semblant, aussi, comme ce père qui feint de partir au travail chaque matin alors qu’il a été licencié. Elle s’étourdit, enfin, dans une "hype" aussi euphorique que propice aux lendemains amers, à l’image du fameux concert “Touche pas à mon pote” de 1985 auquel participent Vincent et sa copine. Le groupe Téléphone y chantait Un autre monde. On se demande encore comment le Front National a pu résister à une telle offensive... Alors oui, le titre du film est bien trouvé : Juste une illusion. Illusion et refuge à la fois, puisque contrairement à plusieurs de leurs succès précédents, Olivier Nakache et Éric Toledano semblent désormais contraints de fabriquer des machines à remonter le temps pour continuer à filmer le mouvement, la communion, le partage ou encore les solidarités entre communautés. Après Le Sens de la fête, la gueule de bois — même sous des airs rieurs et attendris.
Juste une illusion, Olivier Nakache et Eric Toledano (Le film est sorti en salles le 15 avril)