Brad Mehldau, démons et dragons...
Derrière les sortilèges du clavier, une quête de soi vertigineuse… On a lu "Formation : construction d’un canon personnel", la première partie de l’autobiographie de Brad Mehldau.
Au chapitre autobiographie comme pour sa musique, Brad Mehldau n’en fait qu’à son âme. Elle chemine dans toutes les directions – confessions, méditations, analyses, hallucinations –, s’aventure en tous reliefs – plongées souterraines, digressions de haut vol… Et le voilà mine de rien en train de réinventer un exercice qu’on pensait déjà bien balisé par plusieurs géants de la note bleue. Autre tonalité, ici : moins straight que le phrasé de Miles Davis, moins théâtrale que le cri de Charles Mingus, parfois aussi crue mais autrement plus sinueuse que les descentes aux enfers d’Art Pepper. Mehldau, lui, préfère parler de Bildung, en référence au roman d’apprentissage allemand (Bildungsroman) dont les versants romantiques ont toujours résonné en lui. De quoi dessiner peu à peu un style, une constellation, un "canon personnel" : non pas en mode arsenal ou artillerie lourde, mais au gré d’une identité en mouvement où chaque expérience, chaque rencontre, devient à la fois matière à penser et matière à musique.
Ce rêve qu’il a eu très tôt, par exemple, de tenir une cabine de péage… Drôle de vocation, que le pianiste relie à ses premières émotions musicales — et à laquelle fera écho l’interlude suspendu At the Tollbooth dans l’album Highway Rider. Il oppose en fait deux solitudes. Celle, d’abord, au goût de tristesse qu’il éprouvait enfant sur l’autoroute, à l’arrière de la voiture de ses parents adoptifs. Et puis l’autre, plus consolante : la cabine-sanctuaire, cet espace clos derrière une vitre, mais aussi cette "série infinie de connexions ponctuelles avec des gens qui vont quelque part". Brad Mehldau n’aura de cesse de recomposer son monde à partir d’autres refuges, d’autres lieux de passage. Pour l’heure, ce sont Brahms, Chico Buarque et Léo Ferré qui peuplent sa solitude : une musique, écrit-il, "à écouter dans une cabine de péage".
Le champ sera bientôt moins propice à la claustrophobie : Pink Floyd, Billy Joel — puis, dans le même mouvement, Coltrane et Hendrix. Belles références pour un "roman d’apprentissage", même si elles alternent avec des zones plus sombres. Dès son adolescence dans le Connecticut, Mehldau se voit comme un "outsider" décalé, voire rejeté par ses camarades. Harcèlement, questionnements sur sa sexualité, emprise trouble — à la limite du viol — de la part de son proviseur… La pente vers l’alcool, les hallucinogènes puis, plus tard, l’héroïne, est observée avec un souci d’introspection et d’authenticité qui ne cède jamais au misérabilisme. Sans doute parce qu’elle reste suspendue à une quête de soi, dans une intensité enfouie où les fractures comptent autant que les révélations.
La confession s’aère lorsqu'elle se prolonge par un panorama inédit de la scène jazz new-yorkaise du début des années 1990. La plume sourit lorsqu’elle brocarde les "nazis du bebop" qui ne comprennent pas qu’un grand musicien est d’abord celui qui sait passer d’une approche à l’autre dès qu’il risque de tomber dans l’artifice ou l’obsolescence : "D’un claquement de doigts, Bird pouvait jouer du pur blues comme personne. Hancock jouait l’harmonie la plus sophistiquée, puis, l’instant d’après, glissait dans un funk épais, le tout dans le même solo"… Au cœur du propos, les casse-tête propres à la "Génération X" : que faire après Miles Davis et John Coltrane ? Comment éviter la "trivialisation" lorsque certains, se rêvant en nouveau Wayne Shorter, en viennent à jouer "arbitrairement des figures chromatiques, au petit bonheur la chance" ? Le cas Wynton Marsalis est à part : Mehldau lui rend un hommage touchant et respectueux ("Le jazz n’était plus mort. Il n’avait pas cette drôle d’odeur dont parle Zappa"), tout en comprenant vite que ses propres explorations le mèneront vers un lâcher-prise et une profondeur d’une autre nature.
Cet espace, Brad Mehldau l'appelle la "musique du dragon", là où "le canevas se déchire et s’effiloche, où l’imperfection affleure". La beauté fascine plus encore dans "l'ambre gris du parfum". Cette esthétique du risque, qui n’a rien à voir avec une vulnérabilité systématiquement étalée, Miles Davis l’a incarnée mieux que quiconque, selon le pianiste — qui ose même un parallèle dont il a le secret entre l’art du trompettiste et la plume mutante de James Joyce rédigeant Ulysse. Le dragon crache le feu, mais il n’est pas immortel : "quelqu’un ou quelque chose peut le terrasser". Brad Mehldau en a-t-il conscience à 26 ans, lorsque Joshua Redman le renvoie de son groupe pour l’obliger à entamer un sevrage ? La première partie de l’autobiographie s’arrête là. Dompté — ou plutôt réconcilié —, le dragon est désormais prêt à affronter le monde.
Formation. Construction d'un canon personnel, Brad Mehldau (Editions de la Philharmonie). Traduction de Laurent Cugny. À réécouter, Brad Mehldau invité de Caviar pour tous, Champagne pour les autres, le 10 avril dernier, sur TSFJAZZ.