Orwell. 2+2=5
Après James Baldwin, c’est une autre conscience majeure du XXᵉ siècle, George Orwell, dont le réalisateur haïtien Raoul Peck explore l’héritage à la lumière de nos fléaux contemporains. Formellement impressionnant, le film pèche hélas par un propos réducteur.
On peine à comprendre ce qui arrive à Raoul Peck. Après son remarquable travail autour de James Baldwin et la déconstruction implacable du suprémacisme blanc dans Exterminez toutes ces brutes !, son inspiration avait déjà trébuché sur la trajectoire quelque peu opaque — et qu’il n’était guère parvenu à éclairer — du photographe sud-africain Ernest Cole. Le voilà désormais dans les pas de George Orwell, surfant sur la réputation de visionnaire attachée à l’auteur de 1984 sans vraiment dépasser les lieux communs. On reconnaîtra au moins au cinéaste haïtien une indéniable maestria dans l’art de prêcher les convaincus.
Tourbillon d’idées, et surtout d’images. Alternant archives, extraits de journaux télévisés et morceaux choisis de l’écrivain anglais, Raoul Peck entreprend de démontrer qu’Orwell avait tout prévu. Privilégiant l’efficacité narrative et une rythmique martelée, il agrège Trump, Poutine, Netanyahou et autres grands méchants loups de la planète au sein d’une internationale belliciste que le monde fictif de 1984 aurait anticipée. Junte birmane, régime des mollahs iraniens, manifestations de l’extrême droite européenne : pas un bouton de guêtre ne manque à ce panoramique halluciné. Lancé à pleine vitesse dans cet exercice d’agit-prop, Peck convoque aussi les dérives du techno-capitalisme, entre surveillance généralisée et technologies devenues incontrôlables.
À trop courir, hélas, on finit parfois par passer à côté de son sujet. Au zapping aliénant de la barbarie contemporaine, le cinéaste n’oppose qu’un kaléidoscope tout aussi effréné, mêlant parfois tout et n'importe quoi dans une façon de faire particulièrement abrupte. Un seul exemple : en cherchant à transposer la fameuse "novlangue" de 1984, Raoul Peck ironise sur une définition contemporaine de l’accusation d'antisémitisme qui viserait désormais, selon lui, toute critique d’Israël. L’argument mérite d’être entendu. Mais considérer que l’évocation de l’explosion des actes antijuifs depuis le 7 octobre 2023 relèverait elle-même d'une "novlangue" ou d’une propagande pro-Netanyahou revient à écraser une réalité autrement plus complexe. Frontal et univoque, le film évacue ainsi tout ce qui relève du multi-factoriel au moment même où il prétend sonder les abîmes de notre époque.
C’est lorsque le film s’attarde sur Orwell lui-même, notamment durant ses dernières années sur une île écossaise, qu’il trouve sa pleine justesse. On aurait aimé, pourtant, que Raoul Peck se montre moins elliptique sur d’autres moments décisifs, à commencer par la guerre d’Espagne. Même frustration face à certains préjugés bien réels d’Orwell laissés de côté— son mépris occasionnel pour les classes populaires, son homophobie, ou encore sa nausée dès qu'on évoquait devant lui le droit de vote des femmes. On peut faire preuve d’une lucidité exceptionnelle face aux horreurs du XXᵉ siècle et être aveugle sur d’autres fronts de l’émancipation. Autre question : comment Orwell a-t-il pu être, depuis, réapproprié par des sphères idéologiques n'ayant rien de progressiste ? Cadenassant ses problématiques, le mémorial devient un manuel du prêt-à-penser dans un monde en noir et blanc.
Orwell. 2+2=5, Raoul Peck (en salles depuis mercredi)