Sans âme ni conscience
Une intelligence artificielle à la barre des témoins ? En envoyant son avocat fétiche Mickey Haller dans un procès où les nouvelles technologies ne sont plus tant un outil qu’un objet d’enquête, Michael Connelly signe l’un de ses thrillers les plus vertigineux.
Le choc était attendu, et le résultat ne déçoit pas. Dans Sans âme ni conscience, Michael Connelly affronte les gouffres de l’intelligence artificielle. Pour ce faire, le célèbre auteur de thrillers a choisi l’un de ses plus fins limiers, Mickey Haller. Du pénal au civil, « l’avocat à la Lincoln », comme on le surnomme, n’a rien perdu de sa niaque ni de sa férocité, aussi bien à l’intérieur qu'à l’extérieur du prétoire — même s’il lui arrive aussi d’encaisser quelques camouflets inopinés.
Il est vrai qu’il a face à lui une puissante entreprise high-tech accusée d’avoir poussé un adolescent à tuer sa petite amie. D’après Haller, l’arme du crime a un prénom : Wren, ainsi que le visage et la voix d’une jeune femme. Ce séduisant "chatbot" — ainsi désigne-t-on les robots conversationnels de nouvelle génération — a-t-il été programmé avec un peu trop de légèreté, ou à mauvais escient, et sans véritables garde-fous ? Hors de question, en tout cas, pour l’entreprise concernée de plaider coupable alors qu’elle espère voir son produit vedette racheté à prix d’or par un géant du numérique.
Pots-de-vin, filatures et pressions sur les témoins clés ont beau s’enchaîner, le procès prend une belle allure. À l’image de son avocat vedette soucieux de ne pas perdre l’attention du jury, Connelly expose avec clarté et sens de la dramaturgie les enjeux du dossier. Une formule résume tout : "Garbage in, garbage out", que l’on pourrait traduire par "foutaises en entrée, foutaises en sortie". Comme l’explique un expert à la barre, l’IA est au départ un vaisseau vide. Tout dépend des données qu’on y verse. Si le système est d’emblée mal nourri, il régurgite des effets toxiques. Des formulations ou des références culturelles inappropriées pour un jeune public — le détournement, par exemple, des paroles d’une chanson aux accents de darkness typiques des années 1970 — suffisent à transformer un outil conversationnel en incubateur de pulsions mortifères. Ainsi la tendre Wren devient-elle Wren la sournoise.
Sujet d’une actualité brûlante, on l’aura compris… Autant que les incendies qui dévastent Los Angeles au même moment, mais dont l’irruption dans le récit en affaiblit quelque peu le rythme. Même constat au sujet d’un ancien dossier pénal qui vient parasiter, pendant quelques pages, l’attention de l’avocat. On est bien plus saisi de vertige lorsque Mickey Haller pousse une certaine logique jusqu’au bout. Puisque l’IA est au cœur de l’affaire, pourquoi ne pas la faire venir à la barre des témoins, cette fameuse Wren ?
Le vœu en restera à l’état de fantasme judiciaire : on ne verra donc pas un « chatbot » prêter serment. Connelly préfère plutôt, en conclusion, cerner les états d’âme de son avocat-enquêteur, visiblement lessivé à l’issue du procès : "La loi est inconstante. On est prince de la ville un jour, et balayeur de rue le lendemain. Toute l’habileté consiste à être capable de remonter dans sa Lincoln, de boucler sa ceinture et de reprendre la route." Après tant d’envolées sur les nouvelles technologies, ce côté poor and lonesome cowboy n’est pas pour nous déplaire…
Sans âme ni conscience, Michael Connelly (Editions Calmann-Lévy)