Dimanche 4 janvier 2026 par Laurent Sapir

Father Mother Sister Brother

En trois variations minimalistes sur le fossé entre générations au sein d'une même famille, Jim Jarmusch offre un nouveau trésor à celles et ceux qui apprécient chez lui finesse d'âme et émotions discrètes. Lion d'or à Venise.

 

La frénésie en mode Paul Thomas Anderson, très peu pour lui. À 72 ans, Jim Jarmusch ne veut plus mener une bataille après l'autre. Absent du grand écran depuis son désopilant The Dead Don't Die (2019) dont les contraintes budgétaires l'ont éprouvé, le réalisateur de Stranger than Paradise revient en douceur, mezzo voce, aussi relâché dans le tempo que les "skateurs" qui apparaissent à deux reprises dans son nouvel opus. Un père, une mère, une sœur aux côtés de son frère... Sous forme de triptyque familial, et dans un dispositif à épisodes déjà exploré (Mystery Train, Night on Earth...), Jarmusch déplie son art dans la délicatesse, orfèvre en émotions fugitives comme en "compositions florales", selon ses propres termes. On reconnaît ce parfum. Pour ceux qui ont fait de Paterson le mètre étalon de toute une filmographie, Father Mother Sister Brother est un nouveau cadeau.

Même flux caressant, mêmes oscillations sans la moindre embardée. Dans les deux premiers segments, des enfants adultes rendent visite à leur père ou à leur mère. Cachotteries, difficultés à nourrir une conversation... Face à leur chenapan de père que le facétieux Tom Waits incarne avec jubilation, Adam Driver et Mayim Bialik n'en mènent pas large. Plus distanciée dans le raffinement, Charlotte Rampling reçoit dans sa belle demeure de Dublin ses deux filles campées par Cate Blanchett et Vicky Krieps. Elles n'ont pas l'air d'aller bien. Silences gênés. Il ne suffirait pourtant pas de grand chose pour dérider l'ambiance. Portrait de famille encore plus en pointillés dans le dernier volet filmé à Paris : les parents, cette fois, ont disparu, suite à un accident. Dernière visite dans les pièces vides de l'appartement pour leurs deux enfants jumeaux (Luka Sabbat et Indya Moore), confrontés à la fois aux souvenirs et aux mystères du couple qui les a mis au monde...

Les personnages avancent à bas bruit, le cœur à marée basse mais le sourire aux lèvres, semblant résister tant bien que mal aux morsures de la mélancolie. Et si "ces petits riens" hérités de leurs parents, c'était "déjà beaucoup" ? Sauf que ce n'est pas Gainsbourg qu'on entend, mais Dusty Springfield : "Si un jour tu décides d’arrêter ce petit jeu auquel tu joues / Je te dirai tout ce que mon cœur mourait d’envie de dire"... Mise en scène cristalline, travellings comme des respirations, calme géométrie des tasses et des verres posés sur des tables... Tout en retenue et en harmonie, Father Mother Sister Brother n'a pas volé son Lion d'or à Venise, surtout quand on a encore en mémoire la fiction douteuse censée lui voler, d'après les parieurs, une consécration si méritée.

Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch, Lion d'or à Venise (Sortie en salles ce 7 janvier)