Le son des souvenirs
Quand l’héritage des collecteurs de folk songs devient chant d’amour et de perte… Porté par un duo d’acteurs exceptionnel, "Le Son des souvenirs", d’Oliver Hermanus, ne méritait vraiment pas la froideur cannoise.
Chasseurs de sons autant que d’émotions, John Lomax et son fils Alan ont sillonné pendant des années l’Amérique rurale pour collecter des chants guettés par l’oubli. Équipés d’appareils d’enregistrement mobiles — du cylindre aux machines à graver de l’ère du 78-tours — ils ont mis en lumière des figures du blues et de la folk comme Lead Belly, Muddy Waters ou Woody Guthrie. On doit aussi à Alan Lomax, dans le champ du jazz, des entretiens d’anthologie avec Jelly Roll Morton. Mais ce collectage ne relevait pas de la seule sphère artistique. Alan Lomax avait pour devise : "donner voix aux sans-voix". Se faisant le relais des Africains-Américains, ce Texan blanc dans une Amérique ségréguée en archivait également les démons. C’est déjà à cette lignée de passeurs que renvoie Le son des souvenirs, même si la veine est moins militante.
On y retrouve deux fous de musique — un chanteur du Kentucky et un pianiste rencontré au conservatoire de Boston — crapahutant à leur tour dans le Maine, au lendemain de la Première Guerre mondiale, pour collecter ballades rurales et chants traditionnels. Le cinéaste sud-africain Oliver Hermanus, qui a visiblement le sens des grands espaces nord-américains, les filme tout en retenue tandis qu’ils traversent forêts et rivières. "Et au milieu coule leur amour ", écrivait joliment dans Le Figaro Eric Neuhoff, supporter valeureux et isolé du film lors de sa présentation cannoise sous le titre The History of Sound...
La plupart des festivaliers fustigeaient alors un sous-Brokeback Mountain. Référence trompeuse. Là où Ang Lee mettait en scène un amour interdit sur fond d’homophobie diffuse mais bien réelle dans l’Ouest américain des années 1960-80, Le son des souvenirs adopte une autre tonalité. La relation y demeure secrète, mais sans menace extérieure explicite. La résonance est ailleurs, comme si cette passion clandestine trouvait écho dans la matière même qui la nourrit — ces chants fragiles venus des marges, souterrains eux aussi, et impossibles à étouffer.
Un tempo feutré rythme ces cœurs battants, puis blessés. L’essentiel, c’est cette mélancolie de tous les instants, portée par une photographie à fort coefficient pictural — bruns fanés, ocres pâles. De brefs éclats de bonheur surgissent, mais tout autour n'est que séparations : les tranchées et leur trauma, la mort d’un père, les aléas des trajectoires professionnelles, de Rome à Oxford… Des visages féminins apparaissent avant que ne les cisaille l’amertume du « trop tard ». Le temps passe, enveloppé dans un art de l’ellipse qu’Oliver Hermanus rend toujours plus poignant. Seul un vieux gramophone, bien plus tard, réconciliera voix d’outre-tombe et larmes muettes.
Rien de tout cela ne hanterait à ce point l’écran si deux acteurs parmi les plus en vue du moment n’y apportaient leur puissance d'émotion. L'ironie veut qu'il y a encore quelques mois, ni le nom de Josh O’Connor, ni celui de Paul Mescal, n’allumaient en nous le moindre voyant. The Mastermind et Hamnet ont changé la donne. Dans la peau de Lionel, le provincial du Kentucky ballotté entre initiations et désillusions, Paul Mescal est vibrant d’un bout à l’autre. À ses côtés, Josh O’Connor prête à son personnage, David, le sourire triste d’un pianiste trop élégant pour ne pas être fissuré de l'intérieur. Chaque regard, chaque silence entre ces deux-là scelle une osmose qui emporte le spectateur.
Le son des souvenirs, Oliver Hermanus, en compétition au Festival de Cannes. Sortie en salles ce mercredi 25 février.