Mercredi 11 février 2026 par Laurent Sapir

Pluribus

Le virus extraterrestre de "Pluribus", la nouvelle série du créateur de "Breaking Bad", paraît autant désosser l’humanité que la charpente même d’une bonne série. Sa plasticité thématique et stylistique la rend en même temps incontournable.

 

Ressentis enchevêtrés après la première saison de Pluribus, le nouveau terrain de jeu de Vince Gilligan. Bluffés par la densité du propos comme par les ciselures de sa mise en scène, difficile de ne pas relever aussi ses dos d’âne structurels, sa rythmique parfois désaccordée, ses aplats nimbés de préciosité... Comme si, dans l’art de gripper la mécanique d’une bonne série, le créateur de Breaking Bad et Better Call Saul avait d’abord pris un malin plaisir à cocher un maximum de cases — à commencer par le profil atypique de son héroïne, Carole Sturka, avec laquelle il est bien difficile de fluidifier tel ou tel processus d'identification dans le monde complètement fou où elle se débat.

Ce monde a rencontré un virus extraterrestre. De cette rencontre a surgi un autre monde relevant du "hive mind", autrement dit un esprit de ruche sacrifiant l’individualité de chacun sur l’autel d’une compassion éternelle. L’espèce est devenue bisounours, immunisée contre les passions tristes, incapable de violence ou de mensonge, et satisfaisant tous les désirs. Sous le ciel obstinément bleu d’Albuquerque (Nouveau-Mexique) où se déploie l’essentiel du récit, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil... Tout le monde, sauf que certains profils ADN ont résisté — on ne sait trop comment — à ce virus anesthésiant. Parmi eux, l'irréductible Carol Sturka, autrice à succès dans un genre — la fantasy romance — qu’elle est pourtant la première à mépriser. Mais l’entité "hive mind", elle, adore la fantasy romance. L’un de ses représentants va même jusqu’à comparer Carol à Shakespeare. ChatGPT n'aurait pas mieux dit.

Pluribus, métaphore de l’IA générative ? La série est autrement plus foisonnante. Elle touche à la notion même d’humanité, et Carol Sturka n’en incarne pas forcément les "good vibrations". Lunatique, revêche, voire cynique, elle n’a rien de la valeureuse combattante contre les machines. On pourrait presque voir en elle un Trump au féminin face à une communauté internationale en quête d’apaisement. Gilligan la rend par ailleurs peu fiable dans ses résolutions — surtout face à une jeune ambassadrice de l'entité chargée de la surveiller — et pour le moins ambiguë sur le plan progressiste : lesbienne... et peut-être aussi un peu raciste, elle ne sort pas indemne des problématiques Nord/Sud qui traversent le récit, que ce soit avec un Mauritanien hédoniste dont l’ADN a lui aussi résisté à l’uniformisation, ou à travers le personnage de Manousos, ce Paraguayen encore plus déterminé à échapper au "hive mind" quitte à en mimer, au passage, la logique d'un corps social sans fissure.

Ainsi surfe — ou vacille — une série aux prolongements infinis. La deuxième saison en recadrera-t-elle le sens de façon plus structurée ? Le vœu mérite peut-être quelques pointillés : Pluribus en plus formaté, ce sera toujours Pluribus ? Y retrouverons-nous le jeu si singulier de Rhea Seehorn dans la peau de Carol, la sensualité inquiétante de Karolina Wydra en chaperonne de charme, ou encore ces séquences dantesques où une ville entière se retire d’un seul mouvement — sans oublier cette symphonie de silhouettes repeuplant un magasin vide, portée en arrière-plan par un morceau complètement dingue (Cogito, du multi-instrumentiste Akusmi), entre minimalisme et jazz hypnotique ? Même le burlesque est de la partie, notamment lorsqu’un drone de livraison se met à pendouiller autour d’un lampadaire… Autant de contrastes et de sortilèges. Au-delà même de ce qui paraît moins réussi, c’est bien le signe d’une série d’anthologie.

Pluribus, Vince Gilligan, Apple+. Coup de projecteur sur TSFJAZZ, mardi 24 février (13h30) avec l'ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma Emmanuel Burdeau, auteur de la newsletter Critique en Stack sur Substack.