Mercredi 28 octobre 2026 par Laurent Sapir

Portobello

Un naufrage, la vieillesse ? Marco Bellocchio en est décidément le contre-exemple le plus fulgurant. Après Le Traître, L'Enlèvement et la série Esterno Notte, le cinéaste octogénaire excelle une nouvelle fois, toujours en mode série, avec son kafkaïen "Portobello".

 

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur... À l'orée des années 1980, en Italie, ils sont 28 millions de téléspectateurs à ne rater pour rien au monde Portobello et son perroquet vedette. Difficile à première vue de résumer ce programme kitschissime où défilent inventions farfelues et paris plus ou moins saugrenus, avec en point d'orgue ces trente secondes pendant lesquelles un candidat tente de faire prononcer le mot “Portobello” par le perroquet-mascotte de l'émission, sous le regard amusé du présentateur, Enzo Tortora. Mais du fond de leur geôle, ce sont des perroquets bien plus sournois qui vont entrer en scène. Repentis — ou “dissociés”, selon leurs propres termes —, ils se sont donné le mot pour accuser Tortora d'appartenir à la Camorra, la mafia napolitaine. Face à l'omerta qui les a jusqu'ici réduits à l'impuissance, les juges n'en demandaient pas tant.

Cette machination ne pouvait échapper à l'ampleur du regard que porte désormais Marco Bellocchio sur les soubresauts de l'histoire italienne. Déjà, dans Le Traître, puis dans L'Enlèvement, sans oublier la série Esterno Notte sur l'assassinat d'Aldo Moro, on ne retrouvait plus trop cette tonalité viscérale qui a longtemps fait la réputation du cinéaste. Dans Portobello, qui reprend le format de la série, Bellocchio privilégie une nouvelle fois le plan d'ensemble et la dimension shakespearienne, entre tragédie intime et autopsie d'institutions défaillantes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le motif du château de cartes en passe de s'écrouler revient régulièrement au fil des épisodes.

En haut du château de cartes, donc, Enzo Tortora, ce Drucker italien qui détonne dans un pays déchiré entre communistes et démocrates-chrétiens. Il n'est ni l'un ni l'autre. La figure du « common man », l'homme ordinaire célébré par Henry Wallace et Frank Capra, pourrait mieux lui convenir, sauf que dans ce rôle, Tortora semble jouer faux. Il a un côté raide, parfois hautain. On pourrait même lui deviner un certain mépris de classe, aussi bien dans ses émissions que lorsqu'il est précipité dans l'enfer carcéral. Porté par l'impeccable Fabrizio Gifuni, qui campait Aldo Moro dans Esterno Notte, l'homme n'en est pas moins victime d'une monumentale erreur judiciaire dont la mise en scène démonte avec clarté les mécanismes.

Dès le départ, l'enquête bifurque vers la farce : alors que son nom, croient-ils, apparaît sur l'agenda d'un camorriste arrêté, les enquêteurs lisent « Enzo Tortora » au lieu d'« Enzo Tortona », sans même vérifier les deux numéros de téléphone inscrits à côté ! Ce que montre également Bellocchio, c'est à quel point Tortora perd la bataille du récit, du moins jusqu'au procès en appel qui lui rendra enfin justice en 1986. Car face à lui, deux mafieux crèvent l'écran : son premier accusateur, Giovanni Pandico, auquel Lino Musella prête l'allure inquiétante d'un psychopathe intello réclamant lui aussi son droit à la lumière, et surtout Gianni Melluso, incarné avec brio par Giovanni Buselli en cabotin qui tente de faire spectacle de sa flamboyance. On le voit ainsi, lors du premier procès, maîtriser à la perfection tous les ressorts de la représentation au cours d'un saisissant face-à-face avec l'accusé.

Loin de brider l'inventivité cinématographique de Bellocchio, la théâtralité du récit, notamment dans son versant commedia dell'arte, l'entraîne sur des chemins de traverse fantasmagoriques qu'il a toujours affectionnés, même si la partie consacrée aux deux procès est plus classique dans sa forme. La captivité de Tortora prend des accents christiques. Voilà qu'on lui rase les cheveux, officiellement à cause des poux, même si la scène évoque davantage une tonsure religieuse, voire les préparatifs d'un sacrifice. Comment oublier par ailleurs la prodigieuse conclusion du troisième épisode lorsque le malheureux, derrière les barreaux, voit surgir un cirque fellinien sur une musique de Nino Rota ? Dépossédé de son existence comme de son image, un homme finit par ne plus dissocier réalité, rêve et fantasme. Sans doute perd-t-il aussi une certaine innocence dans ce cauchemar kafkaïen, celle-là même qui affleurait dans la communion populaire autour d'une émission grand public — filmée sans la moindre condescendance par Bellocchio — avant l'irruption d'un certain Silvio Berlusconi.

Portobello, Marco Bellocchio, six épisodes en replay sur le site d'Arte.TV. À suivre sur TSFJAZZ, Plein Cadre, ce vendredi 30 octobre, à 8h30.