Le Jour de son retour
Dans "Le Jour de son retour", Hong Sang-soo retourne l'art de l'interview et retrouve des instants de grâce au féminin pluriel. Son ultime changement de registre reste d'autant plus déconcertant.
Le nouveau Hong Sang-soo épure, séduit, envoûte... et bifurque. Dans les limbes d'une étrangeté que la fréquentation assidue de son œuvre nous a rendue familière, le motif du charme qui se rompt surgit ainsi dans un délié qu'on n'attendait pas forcément. Cette rupture n'occulte pas pour autant la dimension toujours aussi magnétique du minimalisme cher au cinéaste sud-coréen. Et encore moins sa richesse cinématographique, même si elle semble de plus en plus se déployer dans le registre de l'ascèse, tel un « en soi » tout émacié en apparence.
Le retour dont il est question dans le titre est celui d'une actrice (Song Sunmi) autrefois en vogue. Une traversée du désert et un divorce plus tard, la voici à nouveau en promo pour un film destiné, semble-t-il, à un public plus confidentiel. Les trois jeunes femmes journalistes qui l'interviewent tour à tour dans une brasserie allemande (??) paraissent du coup moins intéressées par ce retour que par l'absence qui l'a précédé. Plus surprenant encore, c'est l'interviewée qui a tendance à poser des questions, fascinée qu'elle semble être par la jeunesse et la beauté de ses interlocutrices. Les trois interviews se terminent de la même manière : invitée à donner un conseil aux générations suivantes, l'actrice répond : "Aimez-vous".
Relégué hors-champ, le réalisateur du film, qui se conduit surtout comme un attaché de presse, met lui-même fin à la conversation avant de proposer aux jeunes journalistes de les raccompagner. Plutôt empressé, le bonhomme... Ambiguïté mise à part, on savoure cette assomption au féminin pluriel rythmée en plans fixes, cadrée telle une ciselure et lovée dans un noir et blanc minéral. Les visages, les expressions sont magnifiquement mis à nu, avec des mouvements de zoom qui ressemblent à des battements de cœur. Comme souvent chez Hong Sang-soo, il est aussi question d'alcool... et de bières. On comprend mieux la brasserie allemande.
Reste à questionner davantage la perturbation finale, sur le fond comme sur la forme. À l'art de la rencontre, développé jusque-là avec grâce, succède une toute autre unité de lieu : en plein cours de théâtre, l'actrice rejoue, non sans difficulté, ses propres paroles lors des interviews. La répétition devient bégaiement, et la vérité d'un propos semble soudain vaciller, comme si son contenu importait moins que les circonstances de son énonciation. Le grain de l'image se modifie lui aussi. La lumière s'assombrit, tandis que le jeu solaire de Song Sunmi subit la plus inopinée des extinctions. On imagine à quel point ce changement de registre a dû amuser Hong Sang-soo, lui qui a toujours ausculté au plus près les jeux de rôles qui façonnent son anatomie des relations humaines. Pour un récit centré sur un renouveau, on aurait cependant rêvé d'un autre retour de flamme.
Le Jour de son retour, Hong Sang-soo (sur les écrans depuis ce mercredi 14 octobre)
.