Moulin
Jean Moulin, dernières semaines... Avec Gilles Lellouche dans le rôle-titre, le réalisateur du "Fils de Saul", László Nemes filme avec maestria le théâtre d'ombres de la Résistance tout en restituant l'épaisseur d'un engagement.
"Tout y est en mouvements, en urgence, en passages de l'indistinct au distinct et retour"... Ainsi le philosophe Georges Didi-Huberman résumait-il, en 2015, le choc critique, esthétique et mémoriel du Fils de Saul, de László Nemes. Avec sa caméra vissée sur un déporté promis à la mort dans un camp nazi, le réalisateur hongrois ne faisait pas seulement rimer immersion avec sensation. Maintenant l'extermination hors champ tout en nous plongeant au plus près de son déroulement (notamment par le son), Nemes court-circuitait la frontière entre visible et non-visible. L'expérience proposée au spectateur ne se limitait pas aux images projetées : elle mettait tout autant son imaginaire à ébullition, l'invitant à donner corps à ce qui lui échappait. L'immersion, paradoxalement, avait valeur de filtre.
Même grammaire de l'immersion dans Moulin... sauf qu'elle se conjugue autrement. Ce n'est plus l'horreur qui est "filtrée", mais la perception d'un danger. Le légendaire chef résistant doit sans cesse déchiffrer un environnement fluctuant. Comment organiser ses déplacements en échappant à la surveillance ? Comment anticiper les menaces ? Comment gérer, surtout, un espace qui semble se réduire de plus en plus ? Toute la partie du film qui précède l'arrestation est à cet égard magistralement menée : Lyon est une souricière, un théâtre d'ombres. Ce climat oppressant n'est pas sans rappeler le célèbre film de Melville, voire le tout aussi kafkaïen Monsieur Klein de Joseph Losey.
Loin d'être abstrait, ce filtre humanise au contraire Jean Moulin, arraché ici à sa dimension monumentale ou mythologique. Viscéralement en mouvement, éprouvant avec ses compagnons la peur et la solitude, l'ancien préfet ne traverse pas sans fêlures le brouillard de la guerre et de l'Occupation. Il a peur, oui, il a peur de parler sous la torture, et cette peur, devant la caméra de László Nemes, se confond avec le plus extraordinaire des courages. Il ne parlera pas, même lorsque Klaus Barbie lui inflige un simulacre d'exécution ponctué d'une déchirante Marseillaise entonnée par d'autres condamné·es qui, pour leur part, ne se relèveront pas.
Ainsi surgit, mais sans discours explicatifs, l'épaisseur d'un engagement. Nemes, on le sait, en a formulé maladroitement les modalités lors du dernier Festival de Cannes, donnant l'impression, avec le renfort de son acteur-vedette, Gilles Lellouche (lequel ne parvient pas toujours à s'effacer derrière son rôle...), qu'il n'était pas sensible à la dimension politique de Jean Moulin. Il n'en est rien, même si l'écrin visuel somptueux qui accompagne le film, ainsi que la tournure parfois théâtrale du face-à-face avec Barbie, pourraient le laisser penser. De fait, quand plus rien ne semble pouvoir arrêter sa descente aux enfers, c'est la dimension « civilisationnelle » de son combat qui s'impose à nous : celle d'un homme devenu le rempart chancelant d'un humanisme menacé d'éradication sur tout le continent européen. Qu'un cinéaste né en Hongrie véhicule ce message n'est pas l'aspect le plus anodin du film.
Moulin, László Nemes, sélection officielle au Festival de Cannes, sortie le 28 octobre. À suivre sur TSFJAZZ, "Plein cadre", ce vendredi 23 octobre (8h30), et "Culture Club" avec le réalisateur, le mercredi 28 octobre (13h)