Samedi 10 octobre 2026 par Laurent Sapir

Bird ou la réparation (Jazz sur Seine)

Cette présentation de "Bird", de Clint Eastwood, a été faite le vendredi 9 octobre, à la Filmothèque du Quartier Latin, à Paris, en ouverture du festival Jazz sur Seine. Elle s'inspire d'un autre exposé plus détaillé datant de novembre 2016, lors du festival TCM, au cinéma Les Fauvettes.

 

Pour résumer l’esprit d’un film comme Bird, on pourrait dire que Clint Eastwood filme Charlie Parker comme il entend le jazz, et qu’au-delà de tout ce qui est forcément au programme dans ce type de film, à savoir le génie et les excès de Charlie Parker, jusqu’à sa mort précoce, le 12 mars 1955, on est aussi touché par la façon dont Eastwood tente de trouver une forme qui corresponde à cette musique, notamment en laissant respirer...

Un mot, d’abord, sur la rencontre musicale entre le réalisateur et son sujet : Clint Eastwood est encore adolescent lorsqu’il découvre Charlie Parker à Oakland. On est en 1946, et il n’a que 16 ans lorsqu’il assiste au Jazz at the Philharmonic, une série de concerts itinérants réunissant plusieurs musiciens, dont l'une des vedettes, à l'époque, n'est autre que le légendaire saxophoniste Lester Young… Le jeune Clint, justement, ne jure que par Lester Young... et voilà que Charlie Parker surgit avec ce be-bop qui est en train de révolutionner le jazz. Eastwood affirmera plus tard qu’il n’a pas tout de suite compris ce qu’il entendait… mais il voulait comprendre, et il a commencé à acheter les disques de celui qu’on surnommait Bird.

Cette passion pour le jazz ou des musiques voisines ne le quittera jamais. Elle traverse son cinéma, depuis son premier film comme réalisateur, Un frisson dans la nuit, autour de Misty, le standard d’Erroll Garner, en passant par la musique de Lalo Schifrin dans la série des Inspecteur Harry, sans oublier le film Honkytonk Man centré sur la country, mais qui parle aussi du blues afro-américain de la Grande Dépression… Autrement dit, lorsqu’il réalise Bird en 1988, ce n’est pas une star hollywoodienne qui se découvre soudain une passion pour le jazz. C’est presque quarante ans d’écoute qui arrivent à l’écran.

Chan Chan...

Le projet, pourtant, n’est pas de Clint Eastwood. Je passe les détails, mais disons qu’il parvient finalement à récupérer pour Warner un scénario signé Joel Oliansky. Mais la vraie rencontre, la rencontre la plus essentielle, c’est celle de Chan Parker, la dernière compagne de Charlie Parker. Elle lui donne évidemment accès à ses souvenirs, à l’intimité de Charlie Parker, à leur vie commune. Et c’est ce qui fait aussi de Bird un film de couple, sept ans avant Sur la route de Madison… Mais Chan Parker apporte également quelque chose de beaucoup plus concret, à savoir des bandes enregistrées de Charlie Parker. 

On rejoint là l’un des partis pris essentiels d’Eastwood : il ne veut pas qu’un saxophoniste contemporain joue la musique de Charlie Parker. Avec son directeur musical Lennie Niehaus, il entreprend quelque chose de plus atypique : faire jouer Charlie Parker AVEC des musiciens des années 1980. Concrètement, il part d’enregistrements mono dont il isole au maximum le son de saxophone de Parker. Ensuite, l’accompagnement d’origine est retiré, et autour de cette voix instrumentale venue des années 40 et 50 et qui est préservée à l’écran, tout est réenregistré : piano, basse, batterie, trompette avec des musiciens contemporains comme Ron Carter, Ray Brown ou encore Monty Alexander. Et lorsque le saxophone ne peut pas être suffisamment isolé, alors c’est un autre musicien lui aussi ancré dans le be-bop, Charles McPherson, surtout connu par ailleurs pour avoir accompagné Charles Mingus, qui intervient. Au final, Lennie Niehaus résumait très bien la chose : Eastwood ne voulait pas de quelqu'un qui imite Bird. Il voulait que Bird joue Bird.

Une méthode qui a fait débat…

Alors évidemment, ce choix n’a pas fait l’unanimité à l’époque. Pour certains, toucher aux accompagnateurs historiques de Charlie Parker, remplacer les musiciens — et notamment un certain Miles Davis — qui étaient réellement dans le studio par d’autres enregistrés quarante ans plus tard, c’était une pure hérésie. On peut aussi trouver cette conception extrêmement cohérente avec le film. Eastwood ne cherche pas à fabriquer un musée sonore. Il veut rendre cette musique présente. Il veut qu’elle ait une ampleur et une profondeur sonore qui permettent aux spectatrices et spectateurs de cinéma de l’entendre véritablement… et surtout, Eastwood veut lui laisser du temps, à cette musique… Il n’en peut plus, de ces films prétendument dédiés au jazz mais où l’on entend qu’un bout de morceau, à peine deux mesures… Il préfère que son film dure plus de deux heures, certes, mais au moins qu’on s’en imprègne. 

C’est en cela qu’Eastwood filme Parker comme il entend le jazz. Et cela vaut aussi pour la construction de son récit. Pas de chronologie linéaire, comme dans les biopics traditionnels… Le film débute non pas avec la naissance de Parker, mais à un moment où il est déjà très mal. Puis ça repart dans les années 30, détour ensuite vers la grande époque de la 52e Rue, puis à nouveau saut dans le temps… Je ne peux pas faire mieux ici que de citer le critique, scénariste et cinéaste Noël Simsolo, grand connaisseur d’Eastwood : il a parlé à juste titre d’une "structure conçue comme une partition de jazz : un thème, des ponts, des dérives qui autorisent le chorus, puis des ruptures, des flash-back, des flash-forward", sans forcément les panneaux indicateurs qui préviennent qu’on vient de changer d’époque.

La cymbale qui vole

Un motif résume presque tout cela, un motif qui renvoie à l’un des épisodes légendaires de la jeunesse de Charlie Parker… Ce motif, c’est la cymbale qui vole, en écho à cette fameuse jam, une séance d’improvisation à Kansas City, dans les années trente... Le tout jeune Parker y participe, mais il s’emmêle un peu les pinceaux dans son solo, et voilà que le batteur Jo Jones, un cador de l’orchestre de Count Basie, qui était également sur scène, manifeste son impatience en lançant une cymbale aux pieds de Bird. C’est l’humiliation pour Parker et, selon la légende, l’un des épisodes qui vont le pousser à travailler comme un fou pour progresser. Eastwood filme cette cymbale sur fond bleu, presque comme un éclair. Et elle revient dans le film comme un souvenir, un trauma, et peut-être même comme l’image de ce que va devenir Parker : Bird… L’oiseau… L’oiseau qui traverse le ciel à une vitesse folle. Et ce qui frappe d’ailleurs dans le film, c’est qu’Eastwood ne filme pas seulement la chute de cet oiseau. Il filme aussi son envol.

Car contrairement à ce qui a pu être dit à l’époque, cet envol complique singulièrement l'image du jazzman ravagé par la drogue, l'autodestruction, etc. Je ne vais pas spolier, mais vous découvrirez aussi dans ce film un Parker souvent très joyeux, sur un cheval blanc ou en train de faire prendre un tour complètement fou à un mariage juif… Vous découvrirez aussi un Parker faisant un sacré pied de nez à l’Amérique ségréguée, notamment à travers le personnage du trompettiste Red Rodney, mais je n’en dis pas plus… Il y a aussi un moment très important sur une plage, autour d’une conversation entre Parker et son ami, le trompettiste Dizzy Gillespie, où il est question, là encore, des préjugés de l’Amérique blanche, mais aussi de deux manières très différentes, chez Dizzy et chez Bird, d’y faire face.

C’est là qu’on comprend pourquoi, dans le rôle de Charlie Parker, Forest Whitaker est extraordinaire. Lui non plus, il ne se complaît pas dans le côté Bird, génie maudit. Il donne au contraire au saxophoniste quelque chose de presque enfantin. Il est la gourmandise, la séduction et la drôlerie incarnées… Cela dit, on sait que Parker avait aussi un redoutable sens de l’humour… L'acteur donne aussi à Bird, non pas cette allure de clochard à la fois céleste et sournois que Miles Davis évoquait dans son autobiographie, mais plutôt un côté adolescent attardé, fragile, avec ce corps aussi massif que déséquilibré où, effectivement, ne cessent de circuler des traces d'enfance… Et puis, brutalement, quelque chose s’effondre. 

La réparation

En somme, il n’y a pas un seul Charlie Parker dans Bird, et je n’ai pas non plus parlé de celui qui admirait tant Stravinsky et la musique classique européenne… Là encore, ça donne lieu à une scène magnifique qui fait intervenir à la fois les outils de la fiction et les ressources d’une documentation hors pair. 

Alors oui, c’est une histoire qui se termine mal, mais je ne veux pas terminer dessus, justement… Je veux conclure sur ce que le geste cinématographique d’Eastwood répare. Car il se trouve que, alors même que Charlie Parker a révolutionné la musique du 20e siècle, on n’a presque pas d’images de lui. Rien de comparable, notamment, avec les archives filmées laissées par Louis Armstrong ou Duke Ellington. Eh bien Eastwood, lui, a réparé cela. Il n’a pas fabriqué des archives. Il n’a pas fait un documentaire. Il a fait du cinéma. 

Jusqu’ici, c’était à sens unique. Le jazz offrait au cinéma des atmosphères, des rythmes, des musiciens, des BO extraordinaires — Ascenseur pour l'échafaud, par exemple. Sauf qu’avec Bird, pour une fois, c’est le cinéma qui rend quelque chose au jazz, et ce sont Clint Eastwood et Forest Whitaker qui rendent à Charlie Parker une présence et un espace suffisamment large pour lui et sa musique. D’où ce parallèle entre Clint Eastwood faisant du cinéma et Charlie Parker jouant du jazz. Dans les deux cas, ça respire, ça circule et ça fait un bien fou.