Quand Marilyn chantait pour les GI's
Comme un moment de bascule… À l’occasion du centenaire de la naissance de Marilyn Monroe, Patrick Jeudy redonne sens et sensibilité à la tournée de l’actrice dans les bases militaires américaines en Corée.
Quand Marilyn s'en va-t-en guerre... Autant l'admettre : cette facette de la star mythique, en tournée dans les camps militaires américains de Corée après l'armistice de 1953, ne semblait guère jusqu'ici présenter d'intérêt majeur. Entre plan de carrière et dévouement au drapeau, on préférait d'autres théâtres d'opérations. Un an avant sa disparition, pourtant, Marilyn Monroe se souvenait de ce tour de chant de février 1954 en des termes autrement plus sensibles. Et si elle était enfin parvenue là-bas, si loin de son univers, à devenir le sujet de sa propre vie ?
Cette ligne directrice éclaire magnifiquement le travail de Patrick Jeudy, documentariste chevronné rompu aux archives audiovisuelles, françaises comme états-uniennes. Avec Quand Marilyn chantait pour les GI’s, il montre comment l’inoubliable interprète de Certains l’aiment chaud s’est paradoxalement émancipée dans un biotope qui a tout pour l’effarer : jeunes soldats chauffés à blanc, machisme militaire, climat de guerre froide… Et il n'y a pas que la guerre qui est froide : Marilyn brave un début de pneumonie. Le spectacle terminé, elle délaisse sa robe à paillettes pour enfiler pantalon kaki et blouson militaire avant de crapahuter d’un camp à l’autre, sous la pluie ou la neige.
Qu’importe, elle s’éclate. Devant ces grappes de soldats déracinés qui n’ont guère vu ses premiers films et ne connaissent d’elle que le style pin-up, le lien transcende les paramètres du sex-appeal. Ils sont le peuple, comme elle. Ils ne vivent pas à Hollywood, où des prédateurs se sont déjà "servis" d’elle. "Les loups que j’ai connus", dénonçait-elle dès janvier 1953 dans un texte qui, rétrospectivement, résonne presque comme une anticipation de #MeToo. La Corée devient alors parenthèse et soupape. Oublié, Darryl Zanuck, ce producteur qui promettait à Marilyn le destin d’une "blonde idiote". Relégué à l’arrière-plan, Joe DiMaggio, ce mari violent avec lequel elle entamait un voyage de noces déjà bien cabossé du côté de Tokyo lorsque l’invitation coréenne est arrivée.
L’âme à vif, Marilyn a détalé dès qu’elle a pu. Elle rencontre un public d’emblée conquis, alors même qu’elle n’avait jamais encore chanté sur scène et que la foule l’effrayait. Certains soldats ont marché des kilomètres pour l’apercevoir, rêver d’une photo ou d’une poignée de main. Pour une fois, ce public ne l’évalue pas. Elle entre en relation avec lui, au lieu d’être simplement observée. "C’est étrange : où que se posait mon regard, quelqu’un me souriait", dira-t-elle plus tard. Un court instant, Marilyn oublie les paroles de Diamonds Are a Girl’s Best Friend. Pas grave. Les commères hollywoodiennes se montreront bien plus cruelles quand ce type d’incident rythmera plus tard les plateaux de tournage.
Pour l’heure, Marilyn n’est plus seule. Les musiciens qui l’entourent la soutiennent eux aussi. Ils seront d’ailleurs à ses côtés — elle l’a exigé — lorsqu’un groupe d’officiers l’invitera à dîner. Avec tact et doigté, Patrick Jeudy fluidifie bouts d’archives et limbes de voix ; sa Marilyn ne cesse jamais de vibrer dans l’art du montage. De ce carnet de bord fragmenté en touches impressionnistes émerge aussi la figure attachante de Jean O’Doul, l’amie qui accompagne Marilyn durant ce voyage. Quelques mois plus tard, l’actrice divorce, file vers New York et ses avant-gardes, puis fonde sa propre société de production. La fragilité demeure, mais plus jamais elle ne sera docile.
Quand Marilyn Monroe chantait pour les GI's. Patrick Jeudy (Diffusion dimanche 31 mai sur France 5 dans "La case du siècle", 23h55. Déjà en accès libre sur France.tv)
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