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Looking for Eric

Le jeudi 30 avril 2009, par Laurent Sapir

Pari réussi pour Ken Loach.S on nouveau film, bientôt présenté à Cannes, est à la fois désarmant d'humanité, d'humour et d'émotion, à partir de l'improbable apparition d'Eric Cantona au coeur d'une chronique sociale comme les affectionne le cinéaste. Ken Loach, c'est sa première qualité, ne prend jamais ses personnages de haut. Il n' a rien de ridicule, son postier dépressif, supporter de Manchester,  et on n'a pas non plus envie de se moquer de ses braves collègues, lesquels n'ont plus trop les moyens pour se payer un match dans les gradins.

C'est déjà ça, la première belle idée du film: ce sont les riches, désormais, qui vont au stade. Les pauvres ou les moins riches, eux,  n'ont plus que des posters, dans leur chambre, pour "dialoguer" avec leurs idoles. "Looking for Eric" va justement nous embarquer dans ce "dialogue" entre le fan et son idole : vraiment mal en point un soir de détresse, accablé par le départ de sa femme et l'errance des deux mômes dont il a la charge, notre postier de Manchester se paye  donc un petit pétard en guise de détente et là, miracle... Eric Cantona, son "dieu" vivant; Cantona le buteur prométhéen de Sunderland; Cantona et ses dictons "cantonesques ", lui apparaît soudainement en chair et en os, prêt à lui prodiguer de précieux conseils pour s'efforcer de relever la tête...

Cette "apparition" de Cantona a toutes les vertus d'un docu-fiction hilarant... Ken Loach en célèbre évidemment toute la mythologie sportive avec un cours de révision accéléré sur les exploits de l'attaquant, mais on sent surtout le cinéaste fasciné par l'image subversive de Cantona, ne serait-ce qu'à travers ces inénarrables  proverbes abscons qui lui avaient valu le surnom de "Picasso" dans "Les Guignols de l'Info"...  Si vous avez aimé le coup des mouettes, (" Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer "), alors vous vous régalerez de ce que Ken Loach file comme dialogues au footballeur-acteur, jusqu'à cette réplique d'ores et déjà culte : "Je ne suis pas un homme, je suis Cantona ! "

Après ça, force est de reconnaître que Canto est aussi peu convaincant devant une caméra que lorsqu'il joue à la trompette (c'était son hobby lorsqu'il avait été suspendu)... Ken Loach, qui semble s'en rendre compte, se retrouve du même coup un peu bloqué dans le scénario du film. Il cède alors à une faiblesse qu'on avait déjà vu à l'oeuvre dans "It's a free world" : la bifurcation soudaine vers le mode thriller à travers une histoire de pistolet baladeur dans laquelle le cinéaste est encore moins à l'aise.

Le film se rattrape heureusement sur la fin, avec un dénouement farcesque et très "renoirien" dans l'esprit tout en renouant  avec un cinéma "physique " dans lequel Ken Loach excelle... On pense notamment à l'admirable séquence flash-back dans la 1ère partie du film lorsque le personnage principal danse avec sa future épouse... Reste à savoir maintenant si Isabelle Huppert, présidente du jury au prochain festival de Cannes, aura la sensibilité "ballon rond + mouettes + lutte des classes" suffisante pour donner à ce "Looking for Eric" la place qu'il semble déjà mériter dans le futur palmarès.

Looking for Eric, de Ken Loach (Sortie en salles le 27 mai)

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