Je suis Romane Monnier
Le smartphone, boîte noire de nos existences… Au gré d’un récit au féminin toujours plus singulier et d’une écriture qui revient de loin, Delphine de Vigan explore les traces numériques d’une jeune femme qui s’est volontairement délestée de son téléphone portable.
Dépossession de soi, sensation de perdre pied, fatigue d'exister... Depuis ses débuts, Delphine de Vigan scrute les fissures que notre rapport au monde extérieur élargit. De la Lucile en eaux troubles de Rien ne s'oppose à la nuit à l'écrivaine vampirisée de D' Après une histoire vraie, jusqu'aux gamins surexposés des Enfants sont rois, même ligne de crête entre visibilité et décrochage. Je suis Romane Monnier s'inscrit dans ce sillage d'une manière à la fois attendue et pénétrante : une jeune femme disparaît, laissant son smartphone à un inconnu après lui en avoir confié les codes. "Pourquoi, pour qui, est-ce si important de laisser une trace ? "...
Une trace ou un reflet ? Ouvrant une à une les applications du portable dont il est devenu malgré lui le dépositaire, Thomas, quinquagénaire à la vie tranquille, exhume aussi son propre passé. Les fragments laissés par Romane réveillent d’autres failles : lui non plus n’a pas eu les parents rêvés, et la mère de sa fille, Léo, s’est elle aussi volatilisée un jour sans explication. Sa nature d’homme "déconstruit" » aiguise sa sensibilité, même si tout un monde — et tout un confessionnal — contenu dans un si petit appareil le laisse sidéré.
Aucun surplomb moralisateur, heureusement, chez Delphine de Vigan. Au pays des mobiles, elle prend surtout la mesure de cet océan numérique où nos liens se recomposent. Le virtuel est un flux : il peut aussi bien réchauffer qu’altérer nos amours, nos amitiés. Alliant tendresse et lucidité, la plume de la romancière tient le rythme. Le souffle, lui, se distribue de façon plus inégale. C'est véritablement lorsque Thomas "atteint le cœur de l’appareil" — un simple dossier "Info Paris" dans l’application Notes — qu’un journal intime miniaturisé lui explose au visage comme à celui du lecteur : "Je suis une fleur de peau. C’est une fleur triste, désolée mais pas fanée, tatouée en profondeur", écrit Romane.
La suite respire justesse et émotion. Romane raconte comment, chaque matin, en allumant son smartphone avant même de sortir du lit, « une certaine image du monde » l’éveille et l’épuise à la fois. Elle n’en peut plus de ces "flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout". "Nous consommons des réels dont la réalité reste à prouver", ajoute-t-elle. Le numérique comme l’IA travestissent ce qui semblait authentique. Bientôt, il faudra douter de tout. Elle décide alors de s'éloigner de son cadre relationnel, mais elle n'est "pas très loin non plus. À l’extérieur de l’image, tout en continuant — non sans mal — à maintenir un lien avec elle". Et puis elle part, sans se retourner.
Difficile, à ce stade, de ne pas percevoir une autre forme de "trace" : celle de l’écrivaine elle-même. Delphine de Vigan évoquait récemment en interview une écriture interrompue par des soucis personnels, deux opérations lourdes... Peut-être aussi deux mouvements, une double pulsation dans le roman : une première partie un peu convenue, et une seconde, portée par une nécessité intérieure. C'est là que revient la grande romancière qu'elle a toujours été.
Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan (Gallimard)