Vendredi 30 janvier 2026 par Laurent Sapir

The Girl from Ipanema - Astrud Gilberto, reine de la bossa nova

Elle fut le visage de la bossa nova — et plus encore celui de la plus célèbre fille d’Ipanema. Véronique Mortaigne raconte Astrud Gilberto (1940-2023) dans un documentaire bien plus épique que certaines légendes dorées. En replay sur Arte.tv.

 

Le changement d'angle en dit long. Sur un plateau TV, en 1964, la caméra filme en plan large Astrud Gilberto chantant The Girl from Ipanema. Silhouette gracile, allure timide, regard légèrement indécis et pourtant si magnétique... Le cadre pivote soudain vers la gauche : gros plan sur Stan Getz, mine pénétrée, saxophone en majesté. Ainsi s’exporte la bossa nova outre-Atlantique : la chanteuse brésilienne réduite à une vignette décorative, et le grand jazzman propulsé au premier plan. Avec une ironie aussi discrète que son vibrato, l’intéressée ne tardera pas à égratigner le récit officiel: "L’histoire selon laquelle Stan Getz m’a inventée n’est pas vraie, l’entend-on en voix off : c’était l’album de João Gilberto autant que celui de Getz. Et c’est João qui a décidé de me faire chanter." 

On peut aussi compter sur la journaliste Véronique Mortaigne pour remettre les pendules à l'heure. Sensible et inspiré, son documentaire rappelle d'abord comment Astrud Gilberto, à 17 ans, n’en menait pas large aux côtés de sa grande amie d’alors, l’intrépide Nara Leão, dont l’appartement du sud de Rio servait de point de ralliement à la fin des années 1950. Élevée de façon stricte, d'une sensualité plutôt sage, la jeune fille née d’une mère brésilienne et d’un père allemand trouve pourtant vite sa place dans cette jeunesse bohème et favorisée. C'est là où la bossa s'invente, entre deux accords de guitare et le jazz américain qui tourne sur les platines. Tom Jobim est de la partie, escorté du poète-diplomate Vinicius de Moraes. Il est beau comme un dieu, ce Jobim, mais Astrud regarde déjà ailleurs, comme plus tard sur le plateau TV où Stan Getz fanfaronne...

Qui est donc cet autre invité qui capte son attention, et dont le regard ne s’allume vraiment qu’en tête-à-tête avec sa guitare ? On l'aura compris, João Gilberto a déjà cette allure d’extra-terrestre introverti qui fera sa légende. Il n’aime ni la plage ni la mer, et lorsqu’un coup de soleil le fait virer couleur écrevisse, c’est Astrud qui se propose de le soigner... La voilà mariée. La voilà qui chante, surtout, sur les conseils de son époux. Elle s'entraîne dans la salle de bain, dont l'acoustique enrobe son timbre naturel. Sa participation à la fameuse session Getz/Gilberto, dans les studios de Verve Records, en mars 1963, n'a donc rien d'un coup de génie du producteur Creed Taylor, contrairement à la légende.

C'est surThe Girl from Ipanema, la ballade mythique de Jobim et de Moraes — dont des sous-titres restituent opportunément la poésie — que Gilberto a l'idée de juxtaposer couplets en portugais et refrain en anglais. Le résultat est sublime, mais l'artiste déchante lorsque Creed Taylor sort le single amputé des parties chantées masculines, ne conservant que la voix d'Astrud en anglais. Le succès planétaire du morceau déséquilibre encore davantage le couple. Rupture, suivie d'une passade avec Getz. Une autre a également dû s'en mordre les doigts: Sarah Vaughan, d'abord pressentie pour poser sa voix sur The Girl from Ipanema, avait décliné. Pour le reste, Astrud Gilberto n'est même pas créditée sur le disque. Montant de son cachet: 120 dollars.

Elle décroche au moins un passeport durable pour les États-Unis, mais sans la carrière qu’elle aurait pu espérer, à l’exception du sublime Berimbau orchestré par Gil Evans. Le Brésil, entre-temps, l'a oubliée. Les images un peu laides du pays d’aujourd’hui — plages dorées, maillots de bain échancrés — accentuent le contraste, aux antipodes du spleen élégant de la bossa nova. On la retrouve avec émotion, en revanche, Astrud Gilberto, à l’orée de ses 50 ans, sur un plateau allemand. Elle n'a plus ces yeux de chat effarouché qui faisaient sa grâce. Plutôt une maturité classieuse qui la rend paradoxalement encore plus charnelle, comme l’écho lointain d'une silhouette chaloupée, libre et mutine — celle d'Heloisa Pinheiro, la "vraie" fille d'Ipanema que Jobim et Moraes voyaient passer chaque jour lorsqu'elle se rendait à la plage.

The Girl from Ipanema. Astrud Gilberto, reine de la bossa nova, Véronique Mortaigne, co-écrit avec Antoine Baldassari, en replay sur Arte.TV