Hamnet
Quand la réalisatrice de "Nomadland" revisite la matrice douloureuse du "Hamlet" de Shakespeare... Malgré quelques flottements de tonalité, le film bouleverse et s’impose par sa mise en scène.
Pas vraiment gâtées par le sort, les héroïnes de Chloé Zhao, mais toujours indomptables. Après la coriace Frances McDormand crapahutant dans un vieux camping-car, la réalisatrice de Nomadland remonte le temps pour suivre Anne Hathaway, l'épouse de Shakespeare. Rebaptisée Agnès dans un livre de Maggie O'Farrell dont le film s'inspire, la jeune femme n'est pourtant pas du genre à se nourrir de mots : cueilleuse d’herbes dans les sous-bois, dresseuse de faucon, figure dont les fermiers adoptifs se méfient — d’où vient-elle, cette sorcière ? —, la sauvageonne n’en fait pas moins vaciller d’emblée le jeune percepteur qui croise son chemin. L'appel de Londres change la donne. Se rêvant déjà dramaturge et encouragé par son épouse, Shakespeare tente sa chance dans la capitale britannique, laissant Agnès élever seule leurs trois enfants.
Parmi eux, Hamnet, dont le destin tragique — comme la proximité phonétique avec Hamlet (les deux prénoms étaient interchangeables à l’époque) — irrigue tout le récit, éclairant autrement l’une des pièces les plus célèbres du monde. Poignante généalogie du fameux « Être ou ne pas être », qu’on n’entendra plus jamais, désormais, de la même manière.
Retrouvant une manière à la fois organique et picturale de filmer la nature, Chloé Zhao livre aussi, avec le renfort du chef-opérateur polonais Lukasz Zal, de saisissantes scènes à la bougie dans la maison du couple. Le passage du contemplatif au viscéral n’est pas toujours fluide, mais Jessie Buckley, et surtout Paul Mescal, compensent largement. Elle, farouche et jamais larmoyante ; lui, Shakespeare introverti, mais prêt à rugir lorsqu’un comédien ne parvient pas à rendre la tonalité d'une tirade dans laquelle le dramaturge a trop mis de lui-même. Malgré un ou deux effets appuyés, la dernière demi-heure tutoie les sommets. Ranimant l'énergie brute du théâtre de tréteaux que Shakespeare a porté jusqu'aux plus grandes scènes, Hamnet culmine dans une représentation propice à bien des battements de cœur. La caméra circule entre Agnès debout au premier rang, les acteurs sur scène, et Shakespeare en retrait. Le deuil s'y consume dans l'art... The Rest is Silence.
Hamnet, Chloé Zhao (sortie en salles ce mercredi 21 janvier)