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Insula

Le mercredi 29 juin 2022, par Laurent Sapir
Avec Frantz Fanon comme boussole pour penser le monde qui l'entoure, le pianiste Maher Beauroy a conçu "Insula", un album bluffant d'intensité, d'émotion et de richesse harmonique.

 

"Je suis homme et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre ", entendait-on dans l'album Clameurs de Jacques Coursil. "Le passé ne peut en aucune façon me guider dans l'actualité ", reprend à son tour Maher Beauroy dans Insula, qui s'inspire également des textes anticoloniaux de Frantz Fanon avec une intelligence et une ampleur musicale qui auraient certainement fait craquer le grand Jacques s'il était toujours de ce monde.

Car si plus d'une génération les sépare, c'est bien une même compréhension de l'essentiel dont témoignent ces deux Martiniquais d'origine: Fanon, c'est une radicalité qui ne connaît pas le repli, une déconstruction qui s'épargne tout raidissement, une trajectoire qui tourne le dos au rétroviseur identitaire. Dans la nuit coloniale, un homme nouveau naît sous sa plume de "damné de la terre ". Il est toujours en colère, mais sans aigreur. De toute façon, combattre, c'est déjà se défier de toute aigreur. Ainsi courait de Fort-de-France à Bab El Oued le cœur de Frantz Fanon. Lui aussi venait de Martinique. L'Algérie en fera pourtant un héros national. Post-mortem, hélas, puisqu'il décède sept mois seulement avec l'Indépendance, le 5 juillet 1962.

60 ans après, un jeune pianiste reprend le flambeau. Il a déjà bluffé beaucoup de monde il y a deux ans avec l'album Washah ! On l'a aussi repéré, âme vibrante et tête pensante du Big in Jazz Collective, cette formation rassemblant la crème du nouveau jazz caribéen sans pour autant faire fi de ses racines, surtout lorsqu'il s'agit de faire revivre le répertoire de Marius Cultier ou d'Alain-Jean-Marie. Sur Insula, Maher Beauroy a travaillé avec un musicologue franco-algérien, Redha Benabdalla, qui joue aussi de la mandole, un instrument à cordes pincées surtout utilisé en musique chaâbi ou kabyle. Autres instruments décisifs, l'oud de Qaïs Saïdi et la contrebasse (la voix, également...) de Sélène Saint-Aimé, qui est à la fois d'origine caribéenne et africaine. Tout comme Maher Beauroy, d'ailleurs, dont la mère est ivoirienne.

On ne s'étendrait pas autant sur ces prodiges généalogiques si la musique qu'on entend dans Insula ne les faisait pas résonner avec autant d'émotion, d'intensité et de richesse harmonique. 10 musiciens au total et des arrangements plus luxurieux les uns que les autres. Autour de la slameuse Flo Baudin qui déclame Fanon au début, au milieu ou à la fin d'un morceau, un écrin de violons et de violoncelles se connecte au tambour Bélé de Martinique et aux percussions d'Afrique tandis que l'oud apporte une touche arabo-andalouse.

Au cœur de cette tectonique transfigurée par des morceaux comme Insula et Salam Malecon, un jeune pianiste étonnant de dextérité transforme un penseur d'autrefois en guides des temps nouveaux. Il matérialise aussi cette mise à égalité des cultures martiniquaise et algérienne dont rêvait l'auteur de Peau noire, masques blancs à rebours de la doxa occidentale. Nouvelle et belle illustration de ce que disait déjà le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart, l'un des premiers à avoir repéré Maher Beauroy, lorsqu'il soulignait à quel point ce dernier réalisait "l'équilibre entre les sons de sa Martinique et les vents qui soufflent à travers le monde ".

Insula, Maher Beauroy (Tropiques Atrium). Le pianiste était l'un des invités de l'émission Caviar pour tous, Champagne pour les autres, sur TSFJAZZ, le 22 juin dernier. Une émission à réécouter ici.

 

 

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