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Jacques Coursil, trompettiste du "Tout-Monde"...

Le vendredi 26 juin 2020, par Laurent Sapir
C'était notre grand Jacques. Trompette des Caraïbes forgée dans le "Tout-Monde", tête chercheuse intarissable sur Fanon et son "Peau noire, masques blancs", mémoire brûlante et murmurée du calvaire des Indiens Cherokees... Adieu, Jacques Coursil.

Voix chaude, conscience rieuse et acérée, cursus de haut vol... Incarnation vibrante de ce qui nous a jamais été aussi précieux face aux passions binaires de l'époque, Jacques Coursil s'est éteint en Belgique à l'âge de 82 ans. À l'injonction "Poète, vos papiers ! ", il se serait sûrement amusé à balancer ses diplômes de linguiste, de mathématicien et de spécialiste des littératures caribéennes avant de dégainer son instrument emblématique, cette trompette siglée "Tout-Monde " façon Édouard Glissant dont il était si proche, et avec laquelle il nous a autant envoûtés que bouleversés.

Sa vie est une odyssée. Issu de l'imigration antillaise en France, il fréquente Léopold Sendar Senghor au Sénégal puis débarque aux États-Unis en ne jurant que par Ornette Coleman et Malcolm X qui vient de mourir. Sans un sou en poche, la chance lui sourit très vite puisqu'il trouve un poste dans la section trompettes de l'orchestre de Maynard Ferguson. Il s'éclate parallèlement avec toute l'avant-garde de l'époque: Bill Dixon, Sun Ra, Marion Brown, Sunny Murray... En 1969, Jacques Coursil grave Black Suite sur le mythique label BYG Records. Et puis il se ressource ailleurs, entamant une longue carrière universitaire qui l'emmènera à Caen, aux Antilles, puis à nouveau aux États-Unis.

Savant accompli, le musicien reprend alors le dessus. En 2005, il enregistre Minimal Brass sur le label de John Zorn. Le rappeur et conscience militante Rocé l'invite un an plus tard sur Identité en Crescendo. On les retrouvera tous les deux côte à côte, sur TSFJAZZ, dans une émission d'anthologie consacrée à Frantz Fanon que Jacques Coursil avait sublimé dans l'album Clameurs, célébrant tous les dépassements de l'auteur de Peau Noire, Masques Blancs. Il fallait l'entendre reprendre le fameux:  "Je suis homme et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre. La guerre du Péloponnèse est aussi mienne que la découverte de la boussole. Je ne suis pas seulement responsable de Saint-Domingue. La densité de l'Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement "...

Quelle actualité ! On ne trouve à vrai dire aucun raidissement identitaire chez Jacques Coursil. Il cultive au contraire une sorte de douceur de l'altérité au gré d'albums-oratorios où sa trompette languide s'étire dans la fresque avec une dimension poétique et symphonique qui n'est pas sans rappeler certaines pièces de Léo Ferré. Sa radicalité n'en est en rien altérée. Déroulant de manière implacable la nuit coloniale, il va effectuer, pour évoquer l'esclavage, un détour vers une tragédie contemporaine, celle des Indiens Cherokees déportés de Géorgie vers l'Oklahoma. Ce sera Trails of Tears, joyau sublime et chuchoté. "Chez les Sioux, on parle en murmurant, il n'y a pas de déclamation ", expliquait-il à l'époque sur TSFJAZZ au micro de Jean-Charles Doukhan.

C'était notre grand Jacques, exemplaire de tenue et d'émancipation. Le seul à pouvoir répondre à Wynton Marsalis quand ce dernier, avec des arguments souvent légitimes, se refusait à voir le jazz fondu dans un magma musical dénaturant son héritage afro-américain. Quel héritage, rétorquait Coursil ? L'héritage, ajoutait-il, on le reçoit de quelqu'un d'autre, sauf que les Noirs d'Amérique sont arrivés sur le continent tels des migrants nus arrachés à leur passé. Qui aurait le droit, du coup, de dire: "Le jazz, c'est moi! " ? Où se nicherait un quelconque droit de propriété sur une musique dont l'histoire ne se confond avec aucune généalogie ? "Le propre du jazz, concluait-il, a toujours été de mettre un pied dans le vide "... Chance et fierté d'avoir rencontré pareil musicien.

Jacques Coursil (1938-26 juin 2020)

 

 

 

 

 

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