Mardi 22 septembre 2026 par Laurent Sapir

Une prière pour Coltrane

Son empreinte est toujours vivante, et pas seulement dans le jazz américain. À l’occasion d'un centenaire incontournable, Jérôme Schmidt vient de publier "Une prière pour John Coltrane", un joyau de délicatesse autour de Coltrane au Japon et des traces qu'il y a laissées.


 

Une maison en bois vert pâle au milieu des rizières, un bar, des disques... et puis ce bourdonnement, comme un drone, tous les jours à 17 heures. Face au portrait de John Coltrane qui fait six mètres de haut, le couple de propriétaires et trois clients se mettent alors à prier, les mains jointes : "les murmures se font palimpseste, ouate sonore qui entoure et englobe, abolit chronologie et époque". Ainsi Jérôme Schmidt plante-t-il le décor de son livre, Une prière pour John Coltrane, ou comment la tournée japonaise du légendaire musicien, en juillet 1966, a marqué toute une génération en faisant notamment naître la culture des jazzkissa, ces cafés japonais entièrement voués à l’écoute du jazz. 

Traversée coltranienne, de bout en bout. La musique n'y est jamais détachée de l'âme, et le regard, comme en écho, d'ailleurs, à une partie du répertoire de Coltrane (Alabama, Africa...), reste arrimé au réel, et plus précisément à des éléments d'ordre historique ou politique, au-delà des éclats de ferveur spirituelle. Il est vrai que cette prière est d'abord un souvenir. Le souvenir d'une autre prière — "une double hélice", comme le formule joliment l'auteur au micro de TSFJAZZ.

Car lors de cette fameuse tournée au Japon, en 1966, John Coltrane n'a pas seulement donné des concerts. Il a prié, lui aussi. C'était au Parc de la paix de Nagasaki, atomisée quelque deux décennies plus tôt. Une photo iconique en témoigne : chemise blanche, pantalon sombre, sandales ouvertes... Coltrane ne venait pas là en tant qu'Américain, pour s'excuser, comme l'observe l'un des témoins du livre. Il voulait juste prendre acte de la folie des hommes. Alors certes, la tournée a connu des avatars, le promoteur a fait faillite, des étudiants ont repris la main in extremis, et le Coltrane ultra-free de l'époque a dérouté beaucoup de monde, mais il a suffi d'une prière, à Nagasaki, pour faire entrer John Coltrane "dans la psyché collective du pays".

Des décennies plus tard, le récit de Jérôme Schmidt se love avec une infinie délicatesse dans cette nuée de traces. Il a parcouru tout le pays, de Kobé à Osaka, des quartiers chauds de Tokyo jusqu'au nord d'Hokkaido, avec souvent cette sensation d'arriver trop tard, comme si Coltrane et les jazzkissa appartenaient déjà à un "monde flottant", au creux d'un Japon à la fois vieillissant et emporté par la frénésie capitaliste. "Des portes closes, des enseignes décrochées, des platines qui tournent sans disque"... Ces limbes en voie de disparition ne se confondent pas pour autant avec un mausolée. Les coltraniens et les post-coltraniens des jazzkissa ont aussi su développer dans leurs "temples" une vie locale, de l'entraide communautaire. On trouve même des "mécréants" parmi eux. Yuko, par exemple, qui dirige un jazzkissa à Tokyo. Le trip spirituel et ésotérique autour de Coltrane, les photos, tout ça la barbe. C'est seulement le soir où Pharoah Sanders est mort qu'elle a pris le temps d'écouter les longues plages incandescentes qui la hérissaient tant.

Ce récit est aussi celui des ombres. Celle notamment que l'auteur cherche à semer au gré de ses chemins de traverse. De quoi faire surgir un motif littéraire cher au célèbre écrivain japonais Haruki Murakami, croisé involontairement un soir au Paper Moon, un jazzkissa de Tokyo où l'auteur très jazzfan de Kafka sur le rivage a ses habitudes. Une ombre parmi d'autres... Elle voisine avec celle de tous ces musiciens dont les photos décorent les murs enfumés des jazzkissa tandis que les rejoignent, peu à peu, celles des patrons de jazzkissa disparus. Une chaîne ? Des volutes, plutôt, essaimées avec pudeur et émotion dans ce récit dont l'auteur, lui aussi, va créer un jazzkissa, prochainement, sur les hauteurs de Belleville. Son nom ? Blasé, comme l'album d'Archie Shepp, l'un des protégés de Coltrane.

Une prière pour John Coltrane, Jérôme Schmidt (Editions Noir sur Blanc). Culture Club avec l'auteur, ce mercredi 23 septembre, à 13h sur TSFJAZZ, à l'occasion du 100e anniversaire de la naissance de John Coltrane, le 23 septembre 1926.