Mercredi 16 septembre 2026 par Laurent Sapir

L'Inconnue du quai de Javel

Une affaire vieille de 75 ans, une jeune modèle du Montparnasse d'après-guerre retrouvée assassinée… et Maigret en renfort ! Dans "L'Inconnue du quai de Javel", Philippe Jaenada reste fidèle à sa morale de l'écriture : ne jamais laisser une personne enfermée dans le récit que les autres font d'elle.

 

On n'aurait pas forcément parié sur ce récit comme celui de la consécration. Avec L'Inconnue du quai de Javel et fort du poids de Flammarion, son nouvel éditeur, Philippe Jaenada rencontre un succès public aussi mérité qu'inattendu. Son héroïne tragique, Louise Cansot, n'a pas à vrai dire l'éclat apparent de Pauline Dubuisson dans La Petite Femelle et de Kaki dans La désinvolture est une bien belle chose. La puissance d'évocation des figures d'Au printemps des monstres était également plus immédiate. Alors quoi, c'est Maigret, l'atout maître ?

De fait, l'ombre du célèbre commissaire créé par Georges Simenon ne se contente pas de planer sur le récit. Au départ, Maigret fait malicieusement contrepoint au destin funeste d'une jeune modèle retrouvée morte un jour de septembre 1949 quai de Javel, à Paris. Au chevet de ce "cold case", Jaenada se prend pour la créature de Simenon dont il relit l'ensemble des enquêtes. Il adopte ses méthodes, ses manies (ce regard dans le vague, par exemple, depuis une fenêtre, pour trouver l'inspiration...), et même sa panoplie, jusqu'à frôler le ridicule ("Je ne suis même pas capable de me servir de son gros pardessus. Le costume est trop grand pour moi, avec trop de poches"). Et pourtant, le jeu de rôles finit par se révéler efficace, car au cœur de la méthode Maigret, ce ne sont pas tant les indices matériels qui comptent que la reconstitution intime de la vie de la victime… Un art dont Jaenada a toujours été l'orfèvre. 

Elle était belle, elle était brune et elle posait pour les peintres. C'est un portrait pourtant peu reluisant que l'enquêteur en chef Ferrière — dont Jaenada observe au passage qu'il fut déjà bien indélicat avec Pauline Dubuisson — dresse de Louise Cansot après son assassinat : "Volage, vénale, orgueilleuse, menteuse et dissimulatrice", assène-t-il au sujet de cette Bretonne arrivée à Paris à 16 ans. Mère célibataire vivotant entre vieux amants, Russes blancs échoués et faux marquis, la jeune femme cadre mal avec  les valeurs morales de l'après-guerre. Ses virées dans les troquets de Montparnasse n'arrangent rien. Sauf que Jaenada pulvérise ce portrait à charge. Louise, c'est Fantine. "Elle prenait ce qu'on lui donnait, sans plus", écrit l'auteur, tout en évoquant le déclin matériel inexorable d'une malheureuse peu à peu "prise au piège, manquant d'air, empêtrée, même si elle n'avait pas de douche, dans un sale rideau gluant qui la colle". 

En aurait-il été autrement si Louise Cansot avait posé devant Modigliani ou Foujita, comme la célèbre "Kiki de Montparnasse" ? Les grandes heures du quartier sont déjà passées quand elle débute sa carrière de modèle en 1938, et l'Occupation sera synonyme de vaches maigres alors que  la plupart des peintres ont pris la direction de la province. Louise en est réduite  à poser devant des artistes mineurs dans les ateliers froids de La Grande Chaumière (ce bâtiment historique du 6e arrondissement a fermé ses portes l'an passé...). C'est l'usine. Elle est mal payée. Elle maigrit — mauvais point quand on veut poser. La nourrice qui s'occupe de sa fille lui demande de l'argent, tout comme les logeuses qui menacent de la mettre à la rue. Elle participe aussi à des revues un peu sordides et apparaît comme figurante dans La Duchesse de Langeais, mais elle ne connaîtra pas au cinéma le destin d'Edwige Feuillère.

Un écrivain de talent et une sensibilité en or auront au moins su lui rendre justice. Jaenada finit même par trouver l'assassin, quitte à ce que son profil et la galaxie qui l'entoure ne soient pas ce qu'il y a de plus passionnant dans le récit. Les 75 ans de recul n'auront donc pas été si handicapants. Il est vrai que l'auteur-enquêteur a un gros avantage sur ses devanciers : il sait ce que sont devenus certains suspects.

Et puis c'est un amoureux — et un expert — des archives, cette "tentative  de résistance à l'engloutissement par le temps" dont les trous ou les manques sont la marque même de notre contingence, ou de notre "désinvolture" existentielle, dans le prolongement du livre précédent. Un joli son de trompette en fait résonner l'écho, celui de Mme Fath, la compagne de l'écrivain, qui s'est remise à l'instrument et en joue à la nuit tombée. Ce n'est pas Miles Davis, mais en guise d'anti-Mme Maigret, indocilité, fraîcheur et fantaisie en bonus, le prototype est parfait.

L'Inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada (Flammarion). Rencontre avec l'auteur dans "Culture Club", sur TSFJAZZ,  ce jeudi 17 septembre, à 13h.

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

Les vieux amants, même si n comprend, on a de la peine pour elles. C'estglauque, c'est dur, ça doit user, désenchanter, progressivement. Dans "Maigret se trompe", Simenon écrit à propos d'un personnage qui ressemble à Lise et qui est entretenue par un vieux chirurgien vicieux, : "Elles étaient jeunes, conservaient une certaine fraîcheur; par certains côtés elles paraissaient peine sorties de l'enfance, et pourtant elles avaient beaucoup vécu et il y avait déjà trop d'images écoeurantes dans leurs yeux qui ne pétillaient plus, leur corps avait le charme malsain d'une chose qui va se faner, qui l'est à moitié." Si l'on enlève ou modifie "malsain", "chose", et "faner", dégradants, on les voit, on voit Lise".

Lise n'était pas amoureuse de Claude. Elle avait de l'affection et de l'amitié pour lui, au pire, il ne la rebutait pas, mais ce que je vois, surtout, c'est qu'elle entrevoit la possibilité de s'en sortir, d'assurer son avenir, même modestement, de changer de vie au moment où elle va sombrer

CHAPITRE 6

Les filles étaient moins bienpayées que lorsqu'elles posaient pour un peintre ne particulier, mais c'était une source de revenus régulière et, pour les plus appréciées, le travail ne manquait pas. Cela permettait au moins de finir le mois.  (La Grande Chaumière vient de fermer)

Ferrière a bouclé son premier lot de suspects, mais sans rien de ficelé. "Le bruit de sabots est toujours là, quelque part autour, mais il va falloir se mettre à penser zèbre. Que ferait Maigret ? Il regarderait par la fenêtre. Comme toujours lorsqu'il flotte dans le vague. 

CHAPITRE 7

"Un pull sous la pluie. Lise était en pull mauve. Il est tout de même curieux qu'on ait parlé (le sous-préfet Joblon, les premiers policiers sur les lieux) que de ses cheveux mouillés. Si ses cheveux sont encore mouillés par la pluie, ses vêtements aussi, sa jupe-culotte, et surtout son pull, imbibé d'eau, c'est certain? A peu près quiconque trouve un corps sur le trottoir souligne que ses vêtements sont mouillés avant de parler de ses cheveux, non ?" Ferrière s'en fiche. 

"Cela donne à réfléchit, tous ces peintres, ces amants, ces amis ou amies, ces voisins qui portent en eux des traces de Lise, des souvenirs plus ou moins profonds, plus ou moins futiles, ces attachent qui se créent, les ramifications" "Toutes les existences sont solidaires les une des autres (Apostolides)

Meme Fath joue de la trompette. C'est pas encore le niveau d'un grand orchestre de jazz, Luce Tordmann. La belle Tetuahuri Tahiti.

CHAP 8: 

Qu'est ce qui sèche ke plus vite ? Les pavés ou les cheveux ? Chat GPT Claude. Chat répond "le coin du poète" Nos "fascinants" échanges (Claude) Tu veux que je te résume mon analyse dans une version plus "littéraire" ?  Euh, non, c'est bon, maintenant, ça va. Prix Femina 2017, ça te dit quelque chose ?" "Pas de problème, merci encore pour cette belle question douce et scientifique à la fois, et bonne nuit." Emoji croissant de lune.  "Je ne pouvais évidemment pas me contenter des affirmations d'une machine mielleuse qui n'a jamais pris une goutte d'eau sur la tête". J'ai demandé à Clémence, une jeune femme brillante de ses connaissances  Accepterait elle de passer deux heures dans une rue les cheveux mouillés ? estimation niveau d'humidité. Bref, pas possible que Lise ait eu les cheveux mouillés par la pluie s'iels l'étaient encore trois heures plus tard alors que rue, trottoirs et pavés étaient entièrement secs. Mais alors, qu'est ce qui lui a mouillé les cheveux ? Elle a plongé dans la Seine ? On lui a balancé un seau d'eau dans la tête après l'avoir jeté là ? 

CHAP 9 J'essaie comme toujours de m'identifier à Maigret, de l'aspirer en moi comme s'il me possédait, pour me rassurer. "Tu sais qu'il u a toujours dans une affaire un tournant où je perds confiance en moi (...) je fais du surplace" (Maigret et l'homme tout seul) Il suffirait d'un petit rien, Jeanada prie auprès du fantôme de Jules Maigret

CHAP 10: Le rapport de Ferrière, même s'il tenait un suspect intéressant (le marquis) se termine sur constat d'échec : "On retiendra qu'elle était volage, vénale, orgueilleuse, menteuse et dissimulatrice". Il a déjà eu affaire à Pauline Dubuisson.  Il a changé son nom. Il faut que je me calme avec ce De Gorre. C'est peut être un type bien.  IL perd sa carte bleue un Nouvel an. "La panoplie de Maigret, la simple panoplie de Maigret, ne mena pas. Je ne suis même pas capable de me servir de son gros pardessus. Le costume est trop grand pour moi; avec trop de poches". Maigret aussi est au bord de craquer, mais il résiste. Et puis Mme Fath est là pour démotiver Jaenana. Elle n'a pas la mollesse domestique de Mme Maigret, même si celle ci pouvait aussi se rebiffer...

CHAP 11: Ce qui me manque, c'est le tour de clé. C'est important, le tour de clé, ça débloque. Expression empreinte à Maigret.  J'ai le sentiment de rester spectateur, de suivre Ferrière pas à pas, d'être enveloppé dans son rapport plus que dans l'affaire elle même, que dans la vie et la mort de Louise. Il me faut le tour de clé. "A votre place, j'irais à Concarneau". Je vais aller à Tréguier, là où Louise a commencé sa vie. "L'indéniable avantage des villes en pente, c'est que dans un sens, ça descend". p.347

CHAP 12: Boussingault, l'amant quinca libidineux et... attachant. "Lâche, Salaud ! Où la clé tourne. P367