L'Arbre de fer
L'enquêteur prend enfin racine. Dans "L'Arbre de fer", Michael Connelly révèle toute l'épaisseur de Stilwell, ce nouveau personnage de policier muté sur l'île de Catalina, au gré d'une intrigue plus ramifiée qu'il n'y paraît.
Un bois dense, dur, résistant aussi bien aux insectes qu'à la pourriture et aux intempéries... Les "arbres de fer" qui survivent encore sur l'île de Catalina, au large de Los Angeles, n'ont pas volé leur nom. Le Catalina Ironwood est pourtant plus fragile qu'il en a l'air. En cause, un système racinaire commun qui relie tous ses troncs. De fait, ce que l'on croit être un bosquet est en réalité un seul organisme vivant. "Si un arbre meurt, ils meurent tous", résume à sa manière la compagne de Stilwell, l'inspecteur insulaire dont Michael Connelly avait esquissé le profil l'an passé dans Sous les eaux d'Avalon.
Le personnage y gagne autant en relief que le décor. Trop languissants, le port noyé dans la brume et l'île rocheuse de l'opus précédent... Dans l'arrière-pays et les flancs montagneux de Catalina, Stilwell fend l'armure. Au pied d'un bosquet d'ironwoods où sont découverts les ossements d'une randonneuse, comme au sommet d'un arbre de fer où il comprend mieux le guet-apens qui a coûté la vie à l'un de ses adjoints lors d'une opération antidrogue, il n'est plus ce personnage sans aspérités qui nous faisait regretter le ténébreux Harry Bosch. On comprend mieux aussi ses attaches et ce qui les menace, lui qui, tel l'arbre de fer, paraît si bien encaisser les mauvais coups.
En attendant, il a fort à faire, et l'on apprécie mieux que dans Sous les eaux d'Avalon, là encore, le soin avec lequel Connelly fait converger les deux principales enquêtes et les multiples tâches dévolues à son enquêteur. Un autre paysage tout aussi rugueux – celui qui entoure des vignes trop gourmandes en eau – ramifie plutôt qu'il ne disperse le récit. Belle arborescence, en dépit de quelques bémols. L'ICE, la très controversée police de l'immigration de Donald Trump, n'apparaît ainsi que trop fugitivement, alors que Connelly nous a habitués à prendre davantage à bras-le-corps les grands sujets brûlants de l'actualité. Le concours d'un autre personnage cher à l'auteur, Renée Ballard, n'est guère plus probant tant la surfeuse spécialisée dans les "cold cases" se révèle ici bien terne, voire peu efficace.
On n'en dira pas autant de la brève apparition de Harry Bosch au cours d'une cérémonie à la mémoire de l'adjoint tué : Stilwell voit notamment Ballard parler à un vieil homme qu'il ne reconnaît pas. "Celui-ci n'était pas en tenue, mais se tenait comme un flic. Il donnait des coups de pied dans l'herbe, puis Stilwell le vit se pencher pour récupérer quelque chose par terre"... Que ramasse-t-il, demande l'inspecteur à Renée Ballard ? "Une cartouche. Il en prend une à chaque enterrement de flic où il va. Il en a un bocal presque plein". Sans le nommer d'emblée ni même le faire parler, Connelly offre ainsi à son enquêteur fétiche toute l'aura d'un gardien des morts, transformant une cartouche tirée lors des honneurs funèbres en un sombre fragment de mémoire, sans doute fait du même bois, dense et fragile à la fois, que les arbres de fer.
L'Arbre de fer, Michael Connelly (Éditions Calmann-Lévy)