Vendredi 28 août 2026 par Laurent Sapir

L'Inconnue

Léa Seydoux et Niels Schneider à corps perdu (littéralement parlant...) dans "L'Inconnue", vertigineux jeu de substitutions identitaires qu'Arthur Harari orchestre avec une impressionnante discipline formelle. 

 

Un soldat recouvert de feuilles et de branchages, coupé de la civilisation, fantôme d'un conflit et d'un empire dont il est le seul à ne pas savoir qu'ils ont pris fin... Comment oublier Onoda, dix mille nuits dans la jungle, sidérante odyssée du dernier combattant japonais de la Seconde guerre mondiale ? Le film était sorti en plein été 2021 et malgré un échec commercial largement imputable au contexte sanitaire de l'époque, l'évidence sautait aux yeux : avec Arthur Harari, le cinéma français disposait d'un créateur majeur. Confirmation deux ans plus tard, Palme d'or à l'appui, avec le scénario d'Anatomie d'une chute, réalisé par sa compagne, Justine Triet.

Autre forme d'étrangeté — et de déconnexion — dans L'Inconnue, mais on n'est pas si loin du Japon... Sauf que dans cette adaptation d'une BD cosignée par Lucas Harari, le frère du cinéaste, c'est le corps même du personnage principal, et non plus le monde autour, qui est frappé d'irréalité : David, un photographe auquel Niels Schneider prête son visage émacié et sa silhouette amaigrie (comme devenu étranger, lui aussi, à son allure flamboyante d'autrefois...), se réveille dans la peau d'une femme (Léa Seydoux), une citoyenne allemande de passage à Paris avec qui il a eu la veille un rapport sexuel lors d'une fête. Cette mystérieuse inconnue a quant à elle pris le visage de David. Le jeu de substitutions se prolonge avec une troisième protagoniste à la faveur d'une autre rencontre sexuelle après un concert. Pas facile pour tout ce beau monde de se retrouver... et de s'y retrouver.

Aussi barré soit-il, ce récit est tenu de main de maître par Arthur Harari. Alors qu'il aurait pu sombrer dans une surenchère baroque virant à l'esbroufe ou au ridicule (on ne citera personne...), le réalisateur ancre au contraire ses personnages dans une quotidienneté aux confins du naturalisme. À défaut d'être enfiévré par une telle tenue de route, on ne peut qu'admirer la discipline formelle qu'Harari impose à son labyrinthe. Un lamento entêtant au piano prolonge cette retenue, tout comme le discret mais emblématique motif en spirale qui accompagne l'errance de Niels Schneider lorsqu'il emprunte un escalier en colimaçon entre deux barres HLM. Le  "body swap" originel tend dès lors vers une mélancolie hypnotique qui n'exclut pas une certaine poésie, jusqu'à cette séquence de mariage au bord d'une rivière, presque hors du temps...

De quoi affiner le type même de vertige qui irrigue le film. Plutôt que de broder sur la seule question du genre, Harari questionne plus largement le "désajustement" de soi et la perturbation de ce qui fonde une existence. Qu'arrive-t-il à quelqu'un qui ne sait plus où se situe son être, au-delà même du fait qu'il se retrouve dans un corps de femme ? L'interrogation est profondément kafkaïenne. Elle touche aussi à l'exil, à l'appartenance, et ce n'est sans doute pas un hasard si David s'appelle Zimmerman et que Léa Seydoux joue une Allemande... Difficile aussi de ne pas penser à un autre sculpteur de l'étrangeté du quotidien, Roman Polanski, et à son fameux Locataire peu à peu aspiré par l'identité de Simone Choule, l'ancienne occupante de son appartement. Entre fissures et enfermements, L'Inconnue a le même don de tarauder nos inquiétudes les plus sourdes au gré d'un objet filmique particulièrement impressionnant.

L'Inconnue, Arthur Harari, Sélection officielle à Cannes. En salles depuis le mercredi 24 août.

Crédits photo: Pathé Films