Dimanche 23 août 2026 par Laurent Sapir

Fjord

Un jeu d'acteurs tout en intériorité, un sans-faute côté mise en scène et un propos à la fois passionnant et dérangeant — passionnant parce que dérangeant — : "Fjord", de Cristian Mungiu, est une très grande Palme d'or.

 

De quel crime cinématographique Fjord est-il le nom ? Certains « grands esprits » de gauche, en tout cas, ne s'y sont pas laissés prendre : à l'heure où l'internationale réactionnaire est à l'offensive, Cristian Mungiu n'est plus un camarade. Outre le fait qu'il a empoché sa Palme d'or à Cannes sans dire un seul mot sur Bolloré, le voici s'aventurant hors des polarisations ambiantes, jusqu'à transformer le sacro-saint modèle scandinave en « bad trip » orwellien. Il se croit tout permis, le Roumain !

Quoi, il ose encore parler de libre arbitre pour victimiser les Gheorghiu, cette famille de bigots transylvaniens adoubée par la très accueillante Norvège avant d'être soupçonnée de maltraiter ses enfants ?  Les Gheorghiu ont beau plaider non coupable, l'institution (École, justice, Aide sociale à l'enfance) veille. De quoi retrouver en biais un bras de fer qui a toujours été au cœur de l'univers de Mungiu (qui sait d'où il vient...) : l'individu — ou un noyau d'individus — d'un côté, tout un système de contraintes de l'autre. On se souvient de sa première Palme d'or, 4 mois, 3 semaines..., mais aussi du plus récent  R.M.N., radioscopie de haut vol d'un pays en pleine errance xénophobe, toute en polyphonie, et sans mégoter sur les fausses notes. La translation dans un paysage de fjords ferait donc à ce point larsen ?

Rien de manichéen, pourtant, dans l'approche du cinéaste, qui sait autant filmer la chaleur inquiète d'un foyer familial que son étroitesse éducative. Car il n'est pas seulement question d'éventuels châtiments corporels. Téléphone portable, Internet, accès aux musiques dites profanes... Les gamins sont privés de tout. Et quand l'extrême droite met son grain de sel, multipliant les manifestations de soutien à la famille, on n'est pas loin de se ranger derrière l'inflexible législation norvégienne dès lors qu'elle fait barrage à ce que pourrait autoriser une prétendue défense des "valeurs traditionnelles". La mécanique bureaucratique à l'œuvre n'en est pas moins tétanisante. La Norvège a d'ailleurs été condamnée plus d'une vingtaine de fois par la justice européenne pour certaines pratiques en matière de protection de l'enfance. Dans le film, cette mécanique laisse aussi affleurer un vernis anticlérical et un arrière-fond vaguement raciste envers la famille roumaine. Mungiu en assume l'asymétrie (il aurait été si confortable de partager le temps de parole entre les deux parties...), moins pour court-circuiter le face-à-face entre progressistes et conservateurs qu'au nom d'une dynamique d'écriture cinématographique qui donne toute sa force à l'expérience politique et éthique qu'il nous propose.

Que deviennent ainsi certaines belles causes lorsqu'elles se drapent dans leur propre supériorité ? La notion même d'absolu moral, ne serait-ce que parce qu'elle paralyse toute tentative de dialogue, fait-elle encore sens dans notre monde contemporain ? Sur fond de glaciers et d'avalanches, Mungiu rejoint là l'univers d'un autre Norvégien, Ibsen, dont l'une des pièces, Brand, inscrit elle aussi dans un paysage de fjord le destin d'un pasteur rebelle à tout compromis et qui court à sa perte à force de prôner le "tout ou rien"... 

Avec pour principal outil une mise en scène au cordeau et à l'unisson des éléments naturels, y compris dans les scènes de tribunal, Mungiu ne "renvoie dos à dos" aucun des camps en conflit, contrairement à ce qui a pu être écrit ailleurs. Il opte davantage pour un "entre-deux", à l'image de l'amitié adolescente qui surgit entre la fille aînée des Gheorghiu et sa voisine. Salutaire "ligne de fuite" (l'expression est empruntée à Frédéric Mercier dans Positif...). 

Dans le rôle des parents roumains, Sebastian Stan (The Apprentice) et Renate Reinsve (Valeur sentimentale) sont quant à eux magnifiques de sobriété, presque méconnaissables au regard de leurs rôles précédents.

Fjord, Cristian Mungiu, Palme d'or à Cannes (en salles depuis le 17 août)