Dimanche 12 avril 2026 par Laurent Sapir

La Corde au cou

Intrigante prise d’otage sur des airs de Roberta Flack et Gil Scott-Heron… Avec "La Corde au cou", Gus Van Sant revisite l’Amérique des années 1970 en se démarquant délicieusement des classiques du genre.

 

Son quart d’heure de célébrité va durer trois jours. En février 1977, à Indianapolis, Tony Kiritsis passe en mode desperado. Incapable de rembourser l’emprunt qui lui avait permis d’acheter un terrain destiné à accueillir une zone commerciale — projet qui a rapidement fait long feu —, il kidnappe le fils et associé d'un magnat du courtage qu’il juge responsable de sa situation, attache à son cou un fusil à canon scié relié par des fils électriques, et se retranche chez lui avec son otage avant de formuler ses demandes : une compensation financière, mais surtout des excuses de la part de la société prêteuse. D’où cette conférence de presse hallucinante du ravisseur, en direct à la télévision. Tant pis s’il a fallu pour cela interrompre un discours de John Wayne lors d’une remise de prix.

C'est peut-être ce télescopage d'images — John Wayne se transformant en Tony Kiritsis sur les écrans américains — qui a amusé autant que fasciné Gus Van Sant. Loin du lyrisme sombre et nimbé de mystère qui a nourri sa légende, le réalisateur d’Elephant et de Paranoid Park renoue en tout cas, ici, avec un cinéma plus narratif dont il avait déjà laissé entrevoir les fulgurances avec Promised Land (2013) et son anti-héros campé par Matt Damon. La Corde au cou s’inscrit dans cette même veine, faussement mineure, haletante et décalée, notamment dans le sillage d'Un après-midi de chien, autre célèbre thriller de prise d'otage.

Le jeu d'acteur diffère pourtant d'un film à l'autre. Chez Sidney Lumet, Al Pacino incarne une fébrilité progressivement inflammable : tonalité mezzo voce au départ, pile électrique ensuite. Il atteint même une grandeur tragique lorsque ses motivations secrètes sont dévoilées, jusqu'au regard livide et vitreux de l'acteur dans la dernière scène. Le magnifique Bill Skarsgård bricole son personnage tout autrement, zigzaguant entre gestuelle anarcho-burlesque, profil de justicier et saillies d'un sociopathe avéré. C'est une figure embarrassée, peu programmatique, jusque dans ses interactions avec les flics locaux comme avec son otage, subtilement campé par Dacre Montgomery. Ce jeu de miroirs avec Un après-midi de chien n'exclut pas un savoureux clin d'œil dès lors qu'on retrouve Pacino dans La Corde au cou, sauf qu'il est passé chez l'ennemi : il campe le grand patron de la société de courtage. Vertige du même ordre que John Wayne se transformant en Tony Kiritsis.

Le dialogue avec un autre film de Sidney Lumet, Network, déplace la focale vers le grand bazar médiatique qui se forme autour de la prise d’otage. La thématique nous est sans doute un peu trop familière — tout comme celle de l’individu dressé contre le système — pour vraiment nous emporter à ce stade du récit. Bien plus stimulante, en revanche, l’apparition de Colman Domingo en DJ afro-américain contraint d’ouvrir les ondes de sa radio au preneur d’otage. Un personnage qui n’est pas sans rappeler celui incarné par Samuel L. Jackson dans Do the Right Thing, à ceci près qu’il semble plus détaché de cette fourmilière d’Américains blancs, surtout lorsqu’il se trouve mêlé à l’intrigue. De fait, il apparaît aussi peu enclin à collaborer avec la police qu’à offrir une tribune à celui qu’elle tente de neutraliser.

L’ironie groovy de ce personnage confère en tout cas au film de Gus Van Sant une patine délicieusement arty, à l’image d’une B.O. qui fait affleurer une belle moisson de vinyles frissonnants de l’époque : Barry White, Roberta Flack, Donna Summer… On y entend aussi, en guise de contrepoints malicieux, la luxuriante version jazz-funk de Ainsi parlait Zarathustra par Deodato, ainsi que le fameux The Revolution Will Not Be Televised de Gil Scott-Heron… Comme s’il n’était plus vraiment possible désormais d’injecter, en écho à l’inoubliable  "Attica ! Attica !" lancé par Al Pacino dans Un après-midi de chien, le mythique Attica Blues d’Archie Shepp en hommage aux mutinés des prisons américaines.

La Corde au cou, Gus Van Sant (Sortie en salles ce 15 avril)