Churchill Roosevelt Staline. Verbatim
On connaissait les décisions et les litiges naissants des grandes conférences alliées de 1943 et 1945, mais pas le verbatim précis des échanges entre Churchill, Staline et Roosevelt. Chaînons désormais restaurés — avec ou sans vodka.
La diplomatie est un sport de combat. La preuve par Staline, Churchill et Roosevelt lors des grandes conférences alliées, de Téhéran en 1943 à Yalta puis Potsdam en 1945. Le Verbatim publié par les Belles Lettres — auquel s'ajoute la rencontre anglo-américaine de Malte, en janvier 1945 — dévoile à ce propos un fascinant théâtre des opérations qui éclaire moins les grandes décisions géostratégiques préfigurant plus ou moins la Guerre froide que les interactions psychologiques entre les trois dirigeants. Piques, crispations, tentatives de séduction… Même s'il nous manquera toujours les enregistrements audio de l'époque capables de restituer silences et haussements de voix, ce Verbatim a bien l'allure d'une sorte de In the Mood for Peace traversé d’ambiguïtés, loin des communiqués lissés de l’époque.
Premier acte: Téhéran. Alors que la victoire finale contre le IIIᵉ Reich commence à se dessiner, le futur débarquement anglo-américain occupe déjà toutes les conversations. Staline, qui prévoit de déclencher l'opération Bagration dans la foulée, veut en connaître la date — surtout pas après mai 1944, la météo deviendrait un ennemi — ainsi que le nom de son commandant en chef. Roosevelt et Churchill se montrent évasifs, même s’il n’est pas sûr qu’ils se soient déjà accordés sur Eisenhower. Le dictateur soviétique s'interroge aussi sur le nombre de barges disponibles pour le débarquement, semblant considérer ses interlocuteurs comme des dilettantes militaires. Et la flotte britannique ? Pourquoi reste-t-elle cantonnée en Méditerranée ? Parce que les Britanniques y font le gros du travail, bien plus que les Américains, lui glisse Churchill lors d’un aparté inopiné.
Tiens : voilà De Gaulle qui s’invite dans les discussions. Roosevelt, on le sait, ne le ménage guère. Staline, lui, se montre à la fois compatissant et implacable : "De Gaulle représente l’âme sympathique de la France, dit-il, mais la France physique, réelle, s’est engagée avec Pétain". Ironique et parfaitement préparé, le "Petit père des peuples" mène la danse. Sa lucidité sur plusieurs dossiers, et surtout son étonnante courtoisie, compliquent la donne. Comment le calculer, se demandent Roosevelt et Churchill, à Téhéran comme à Yalta ? Car ils savent, depuis le pacte germano-soviétique et Katyn, qui est Staline...
C’est précisément pour tenter de percer son jeu qu’ils le couvrent de prévenances : toasts à répétition, hommages au “Maréchal” ou au “Généralissime” Staline, exaltations des "sacrifices" du "grand peuple soviétique"... Autant de manières d’amener le maître du Kremlin à laisser filtrer ses intentions. En attendant, on lui laisse volontiers le monopole des punchlines. Lorsque les trois grands conviennent qu’un communiqué final ne doit surtout pas être trop transparent sur les questions militaires — au risque d’informer l’ennemi — Staline acquiesce : "Le communiqué doit être bref et mystificateur. Mais sans mysticisme"... Voilà un grief que l’on ne saurait imputer à l’ultime rendez-vous aux portes de Berlin, du côté de Potsdam. Les amabilités ont toujours cours en zone soviétique, mais sans envolées.
Les acteurs, surtout, ne sont plus les mêmes. Truman, qui a enterré Roosevelt, n’a ni la pâte humaine ni l’expérience de la guerre de son prédécesseur. Il semble d’ailleurs avoir la tête ailleurs — du côté d’Hiroshima, sans doute, alors qu’on vient de l’informer des dernières avancées du projet Manhattan. Churchill, lui aussi, se voit contraint de quitter la scène en pleine conférence, battu aux élections. Le besogneux Attlee le remplace. Quant à Staline, il se montre plus glacial qu’à l’accoutumée. Il ne cède rien sur la Pologne, malgré la présence éphémère de libéraux au sein du gouvernement de Varsovie. Même détermination, côté occidental, à vouloir sauver Franco, qui a réduit Guernica en poussière avec l’aide des avions d’Hitler et de Mussolini. Un tel rempart contre le communisme, on n'y touche pas... Cette partie du Verbatim est plus ingrate que les précédentes. On chipote sur tel ou tel paragraphe, telle ou telle section. La fin de l’Alliance se profile. La vodka a été rangée — au placard ou au frigo, peu importe : elle ne réchauffe plus personne.
Churchill Roosevelt Staline. Verbatim. Conférences de la Seconde Guerre Mondiale (Éditions Les Belles Lettres). Préface de Guillaume Piketty.