Aqua
Dans "Aqua", de Gaspard Koenig, on écoute TSFJAZZ, mais c'est loin d'être la seule vertu de ce roman à la fois inquiet et joyeux, irrigué de poésie du vivant et d’enjeux brûlants, notamment sur le devenir de la planète.
Une saison colorée et sèche. Saint-Firmin, ce village de l’Orne façonné par une rivière ironiquement baptisée la Maline, est en ébullition depuis que les camions-citernes y ravitaillent la population en eau. Peut-être dira-t-on un peu moins qu'il pleut tout le temps en Normandie… Aucune éco-anxiété mortifiante, pourtant, sous la plume de Gaspard Koenig. Comme dans Humus, son précédent succès, mais avec une mosaïque de personnages mieux ciselée et un dénouement moins débridé, c'est la pâte romanesque qu'il pétrit en priorité, tout en s'emparant de sujets ultra-contemporains : dérèglement climatique, crise de l'eau, pouvoir des élus... De quoi faire surgir également, comme Giono à Manosque, l'universel d'un coin de campagne.
À propos de campagne, justement : celle des municipales — c’est d’actualité — s’annonce pimentée à souhait. Martin, haut fonctionnaire parisien en quête d’ancrage local, est coopté par son oncle éleveur pour lui succéder comme maire. Dans ses bagages, un discours bien rodé sur la modernisation du réseau d’eau potable, qu’il entend mutualiser avec les communes voisines. "Notre eau, c’est notre eau !", lui rétorquent les "Gaulois réfractaires" de Saint-Firmin, qui propulsent Maria, une néo-rurale gorgée d’idéaux autogestionnaires, face à l’énarque impétrant. Pari réussi... sauf que la nouvelle maire s'enlise très vite dans les angles morts de sa profession de foi, entre apathie citoyenne, querelles de clocher et pressions de l’État-providence.
À qui donner raison dans cet affrontement ? Martin a beau être une caricature du social-démocrate pur jus, il sait s’ouvrir à d’autres horizons (et il écoute TSFJAZZ !). Quant à Maria, le pouvoir la transforme en despote locale, "prise dans le piège des utopistes, cherchant à imposer la générosité par la contrainte, la bonté par la force ". Même sa fameuse "théorie des communs" inspirée de la prix Nobel Elinor Ostrom prend l’eau — si l’on ose dire. Comment défendre la gestion collective d’une ressource limitée quand ne subsistent que rancœurs et malentendus ? Au lecteur de trancher, semble dire Koenig. Lui n’épargne personne, brossant nos travers avec une ironie toujours mordante. Seule Léa, la naturopathe bouddhiste venue des cités, échappe à sa causticité. Greffée à la terre et surtout à l’eau, elle a quelque chose d'une Manon des sources, mais en plus désenchanté.
L’art de la scène fait le reste. Tout en documentant solidement son propos, le romancier-essayiste ménage de véritables moments d’anthologie. Son écriture est aussi bluffante quand il décrit une crue provoquée par des pluies diluviennes ("Ce n’est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C’est une balle lancée à l’attaque de la terre") que lorsqu’il remonte au périple médiéval de Saint-Firmin — un saint pas très catholique, au demeurant —, qui a donné son nom au village. Même acuité dans l’observation de cette Normandie granitique et post-industrielle, qui n’est ni celle des littoraux ni celle des colombages. S'ajoute enfin un chapitre irrésistible, où deux jeunes Chinoises en quête de dark tourism semblent confondre Saint-Firmin avec Tchernobyl : "Elles supputent une présence hostile. Si elles connaissaient la mythologie de Saint-Firmin, elles verraient sortir, de l’obscurité sans fond des vieux puits, gueux et sorcières, charognes et farfadets… Elles découvriraient, dans l’eau du lavoir, les robes de lin des noyées ; dans les flots sans couleur de la Maline surgirait la nef des fous, résonnant de chants, de rots, de râles et de pets. Jade et Elain frissonnent et accélèrent. Plus elles courent, plus elles se sentent poursuivies." Entre Giono, le code des communes et Donjons & Dragons, Koenig s'amuse comme un diable... sans pour autant regarder ailleurs quand la maison brûle.
Aqua, Gaspard Koenig (Éditions de l'Observatoire). Coup de projecteur avec l'auteur, jeudi 22 janvier, sur TSFJAZZ (13h30)