Notre salut
Un homme gris, une période noire... et un film haut en couleurs. Dans "Notre salut", Emmanuel Marre dynamite avec brio les codes de représentation de Vichy pour mieux faire résonner la décomposition morale de son personnage principal.
Costumes gris, portraits du Maréchal, antichambres ministérielles... À cette iconographie très codifiée de la Collaboration, Notre salut oppose un tout autre voltage : caméra mobile ou tremblée, forte lumière d'appoint faisant passer l'image du contre-jour à la surexposition, palette chromatique résistant à toute harmonie préconçue, anachronismes musicaux... Vichy "pétille" d'une drôle de manière à l'écran et Emmanuel Marre, aux manettes de cette décapante réécriture du passé, en dépeint l'abjection sans blabla ni trémolos.
Son personnage principal, Henri Marre, qui n'est autre que l'aïeul fonctionnaire du cinéaste, ne bascule pas : il glisse, il s'use, il se délabre moralement. Même pas l'excuse du dandysme comme Dujardin dans le si problématique Les Rayons et les ombres. Même pas le vernis du névrosé glacial, tel Trintignant dans Le Conformiste. Swann Arlaud, "acteur de convictions" s'il en est, en fait surtout un "homme sans qualités", mais sans charger la barque. Il tombe subrepticement, emportant son couple avec lui. On ne s'en réjouit pas pour autant. Tant pis pour lui.
Cette distanciation morale opère d'emblée, tant le personnage apparaît peu reluisant. Débarquant à Vichy en 1940, Henri Marre court les réceptions en parfait pique-assiette après avoir fui son foyer et dilapidé l'argent de sa belle-famille. Dans le panier de crabes vichyssois où un arriviste cynique a plus de chance de gravir les échelons qu'un idéologue exalté, son maréchalisme revendiqué n'est pas forcément un atout. Ses écrits sur une nouvelle forme de management — aux échos étrangement contemporains — passent mieux la rampe. Marre trouve finalement ministère à son pied, ce qui lui permet de faire venir femme et enfants.
Le temps des rafles anti-juives coupe court à cette félicité domestique au vernis trop brillant. Gérant les bons d'essence pour les camions de déportation, Henri Marre se montre aussi "efficace" que pathétique, et lorsqu'un de ses collègues installe du foin et des sanitaires rudimentaires pour soulager les déportés entassés avant leur départ, ce geste compassionnel lui vaut une sanction. Est-ce ainsi que les fonctionnaires vivent ?
Celui qui est au cœur de Notre salut possède un autre trait de personnalité : il n'en a aucune. Henri Marre est terne, désespérément terne. Sauf qu'il veut être "dans la lumière", pour reprendre une formule du réalisateur dans Le Monde. D'où l'idée d'envelopper cette lividité de l'être dans un halo de vivacité, de modernité et d'éclats en tous genres. C'est là que les anachronismes musicaux deviennent essentiels, jusqu'au sidérant et jubilatoire Popcorn du groupe Hot Butter venant rythmer un dîner chez le préfet... Bien plus que le néo-management dont il est question dans le récit, ce contraste rattache cet excellent film — bien qu'un peu étiré dans son délié final — à un présent dépouillé de toute pigmentation sépia. Avec ce mix d'aveuglement et de médiocrité dont on sait trop bien où il peut mener.
Notre salut, Emmanuel Marre, prix du Scénario à Cannes. Sortie ce 30 septembre. Culture Club le même jour sur TSFJAZZ (13H) avec Swann Arlaud et chronique dans "Plein cadre" ce vendredi à 8h30.