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Les soleils de Chick Corea

Le vendredi 12 février 2021, par Laurent Sapir
Il est des artistes qui foudroient, Chick Corea, lui, rayonnait. Emporté à l'âge de 79 ans, ce pianiste essentiel dans l'odyssée de la note bleue avait réussi à transmettre ses ondes exultantes à plusieurs générations de jazzfans. Hommage.

C'est le mot "joie" qui revient le plus dans les hommages. Rien à voir avec la rage d'un Mingus, la mélancolie d'un Bill Evans, les humeurs sombres d'un Keith Jarrett... Avec Herbie Hancock, la jonction avait plus de sens. Ne pas se méprendre, en tout cas, sur la "cooltitude" enjouée de Chick Corea. Derrière ce gabarit sec avec t-shirt, pantalon de coton léger et chaussures de sport, c’est un titan du jazz qui écrivait sa légende…

Carrière prolifique. Après le coup de maître de Now He Sings, Now He Sobs  (1968), elle prend vraiment de l’ascendant lorsque le pianiste entre dans l'écurie de Miles Davis: Filles de Kilimandjaro, In a Silent Way et puis l'ouragan Bitches Brew. Il fricote un peu sur la planète Free Jazz avec Anthony Braxton, mais c'est surtout en pionnier des claviers électroniques que Chick Corea prend véritablement l’étoffe d’un leader au cœur des années Fusion. Ce sera l’épopée Return to Forever avec notamment cette ouverture médiévale carrément dantesque dans l’album de 1976, Romantic Warrior.

Morceaux d'anthologie. Spain, The Fiesta... Parfait résumé d'une exultation latine aux accents européens, comme si avoir des origines espagnoles et siciliennes était plus décisif que de naître dans le Massachusetts. Le jeu rythmique et percussif au piano contribue à l'emballement. Trop "Chick", ce musicien qui flashe à la fois sur Mozart et Cab Calloway. Les Grammys tombent à la pelle. Ce jazz n'a rien de douloureux, certes. En vérité, il vous prend au cœur plus qu'aux tripes. Même lorsqu'il effleure le silence éternel, ce fameux Crystal Silence gravé sur ECM avec Gary Burton au vibraphone, on perçoit encore des traînées de sourire, telles des effluves.

C'est un jazz de l'échange, du partage. Une revendication de bonheur contagieuse sur plusieurs décennies, jusqu'à se confondre, parfois, avec un prosélytisme gênant lorsque l'artiste se mettait à distribuer pendant ses concerts des tracts de l'Église de Scientologie. Chick Corea était bien plus efficace lorsqu'il s'enchantait au côté de Bobby McFerrin ou qu'il baptisait son dernier album Antidote, renouant une nouvelle fois avec ses origines latines dans une forme classique mais plus enjouée encore. On retient aussi sa communion avec d'autres générations (Christian McBride, Brian Blade...), ainsi que la source d'inspiration qu'il aura également été pour toute une lignée de musiciens israéliens, Avishai Cohen en tête.

Il a soigné son départ. Face au crabe rare mais rapidement dévastateur qui s'apprêtait à l'emporter, il a pris le temps d'écrire quelques derniers messages, remerciant plein de monde, "tous ceux qui l'ont aidé à faire briller les feux de la musique ". En deux jours, tout était au propre, les proches ont enfin pu communiquer la triste nouvelle, mais tout cela restait encore d'une simplicité lumineuse. Tragique, mais lumineuse. Dans le testament de Chick Corea, il n'y a que des soleils.

Chick Corea (12 juin 1941-9 février 2021)

 

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