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Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs

Le samedi 21 novembre 2020, par Laurent Sapir
Quand Mathias Énard se prend pour le Rabelais des Deux-Sèvres... Avec "Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs", le romancier couronné d'un Goncourt en 2015 signe un récit saugrenu et surchargé dans un Poitou en délire. Fâcheux contre-emploi.

Quel banquet, mes aïeux ! Ainsi donc, sous la plume ripailleuse et emportée de Mathias Énard, des fossoyeurs oublient au moins une fois dans l'année leur fréquentation quotidienne avec la mort pour le plus festoyant des banquets. Rabelais aurait adoré, le lecteur de l'automne 2020 un peu moins. Parti sous de bons auspices, le banquet s'éternise, tout comme la trame alambiquée d'un romancier qu'on a connu bien plus essentiel lorsque sa plume plongeait dans l'histoire de la Méditerranée (Zone, 2008) ou questionnait un Orient pas si lointain (Boussole, prix Goncourt en 2015).

Les Deux-Sèvres, c'est moins exotique, et il ne faut guère compter sur le stupide apprenti ethnologue dont le journal de bord amorce et conclut le roman pour apporter le supplément d'âme qui nous ferait pleinement adhérer au dispositif imaginé par Mathias Énard. L'avorton thésard multiplie pourtant les rencontres, à commencer par une maraîchère activiste dont on se demande bien pour quelle raison elle tombe dans ses bras. Le maire du village, picaresque croque-mort (d'où le banquet...), l'introduit vers d'autres ruraux, fraîchement installés ou alors folkloriquement indéracinables.

De quoi jongler avec les époques en imaginant que tel ou tel personnage est la réincarnation d'un autre -humain, animal, insecte- tout ce beau monde s'imbriquant dans un cycle sans fin que le romancier appelle "la grande Roue de la souffrance". Si la plume d'Énard parvient à donner un certain relief à la géographie d'une région à fort cœfficient aquatique -le Marais poitevin est tout proche-, elle ne parvient pas à unifier les différents modes de narration du propos, comme si le burlesque faisait mauvais ménage avec l'érudition.

On ne retrouve pas, en somme, la magie dans laquelle Mathias Énard excellait jusqu'à présent dès lors qu'il enlaçait différentes chronologies, et le lecteur finit par se perdre dans cette vraie-fausse fresque de plus en plus hallucinée avant qu'elle ne se prolonge en hymne ingénu au bio et à la vie dans les campagnes. Même la sexualité y est plus débridée alors qu' "À Paris, soit on a le coït haussmannien, soit on copule en klaxonnant comme un chauffeur de Uber ". Difficile de ne pas trouver ici complètement à contre-emploi un romancier qui a tellement marqué le paysage littéraire de ces dernières années.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, Mathias Énard (Actes-Sud)

 

 

 

 

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