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La transparence du temps

Le mercredi 13 février 2019, par Laurent Sapir
Une Vierge noire venue de la nuit des temps, le spleen cubain au prisme des Croisades et de la Guerre d'Espagne, les bidonvilles et les nouveaux riches de La Havane... À quand le Nobel de littérature pour Leonardo Padura ?

Crédits photo: Stephan Valenti

Dans L'Homme qui aimait les chiens, trois récits parallèles convergeaient en décalé vers l'assassinat de Trotski. Plus récemment, Les Hérétiques reliait la quête d'un mystérieux tableau à l'odyssée de 900 Juifs refoulés des côtes cubaines en 1939 avec, au cœur du récit, une virée néerlandaise à l'époque de Rembrandt. Géographies dispersées, strates qui s'enchevêtrent, trouées temporelles... Chez Leonardo Padura, l'Histoire, avec sa majuscule souvent tragique, est un tourbillon permanent.

Timing au pluriel, une nouvelle fois, dans cette Transparence du temps qui mérite si bien son titre. Accablé par le soleil de La Havane et les rythmes si vulgaires du reaggaton triomphant, Mario Conde, l'ex-flic à la fois dépressif et épicurien créé par Padura en 1991, se lance à la poursuite d'une sanglante statue de la Vierge noire qui traîne effectivement quelques cadavres dans son sillage. Surtout dans un Cuba désarticulé où voisinent désormais, timide ouverture économique oblige, une extrême pauvreté façon Haïti et une fortune aussi insolente qu'incongrue -celle des marchands d'art et autres nouveaux riches- sous les tropiques qui ont vu naître le castrisme pur et dur.

Elle a en tous les cas bien des pouvoirs, cette Vierge noire, et notamment celui d'éclairer les désillusions politiques et existentielles de toute une génération, cette "fatigue historique" qui tracasse Conde et ses potes, ces "rêves qu'on leur a arrachés un à un ou par poignées", et ces mensonges exsudés au final depuis la nuit des temps, comme le fait comprendre l'écrivain cubain avec une dextérité toujours plus impressionnante.

Au gré de brefs mais saisissants retours en arrière qui nous plongent chaque fois encore plus loin dans le passé, reviennent la Guerre d'Espagne, la Peste Noire médiévale, les Templiers et les Croisades. Plus on recule dans le temps, plus il faut s'y faire: la madone tant convoitée n'a accompagné que des perdants. Enterrées, les croyances. Ne restent plus que les pressentiments. Conde en est rempli, contrairement au jeune policier mulâtre qu'il rencontre lors de son enquête et qui lui balance: "Je ne crois pas aux pressentiments, je suis marxiste"... Et l'ex-flic de songer alors en son for intérieur:  "Un authentique marxiste, vivant et en bonne santé ?"... 

Ainsi crapahutent le spleen insulaire de Mario Conde, sa soixantaine anxiogène qui approche, ce fantôme de va-nu-pieds aux chevilles emmaillotées dans des sacs en plastique qu'il est le seul à voir, ou encore ses rêves d'Alaska qui ne sont que des rêves puisque, comme Leonardo Padura, il cultive un attachement irraisonné à son pays. Paris est une fête, écrivait pourtant ce bon vieux Hemingway qui lui aussi a tant aimé Cuba. Peut-être, contre-attaque Conde, mais il y "fait très froid, il n'y a pas d'avocatiers et le rhum doit être affreusement cher"... 

La Transparence du temps, Leonardo Padura. (Éditions Métailié). Coup de projecteur, ici, avec l'éditrice de ce roman.

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La Transparence du temps

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