L'odyssée Coltrane / A Love Supreme (épisode 6)
À l’occasion du centenaire de John Coltrane, TSFJAZZ revisite le parcours et l’univers du saxophoniste à travers plusieurs angles. Focus, à présent, sur A Love Supreme, son œuvre la plus emblématique, à la fois sommet musical et profession de foi spirituelle.
En décembre 1964, John Coltrane entre dans le studio de Rudy Van Gelder avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones pour enregistrer ce qui deviendra l’œuvre emblématique de sa carrière : A Love Supreme.
Plus qu'un album, cette suite en quatre mouvements est une véritable déclaration spirituelle. Elle trouve ses racines sept ans plus tôt, en 1957, lorsque Coltrane décide de se libérer de ses addictions à l'alcool et aux drogues. Une période de profonde transformation qu'il décrira lui-même comme un « éveil spirituel ». Quelques mois avant l'enregistrement, Coltrane s'isole pendant cinq jours dans une pièce à l'étage de sa maison. Il médite, travaille et compose. Lorsqu'il redescend enfin, Alice Coltrane découvre un homme transformé. Elle comparera plus tard la scène à « Moïse descendant de la montagne », évoquant la paix et la tranquillité qui se lisaient alors sur son visage.
Quatre notes devenues un mantra
Au cœur d'Acknowledgement, premier mouvement de la suite, tout part d'un motif de quatre notes exposé par le contrebassiste Jimmy Garrison. Coltrane s'en empare et le fait voyager à travers les douze tonalités. Ces quatre notes finissent par devenir quatre syllabes, chantées par le saxophoniste lui-même : « A Love Supreme ».
La musique se transforme alors en mantra.
Cette relation entre musique et spiritualité atteint son sommet dans Psalm, le dernier mouvement de l'album. Coltrane y fait quelque chose de particulièrement singulier : son saxophone suit le rythme du poème de dévotion qu'il a écrit et fait imprimer dans la pochette du disque. Les mots deviennent des notes, les syllabes guident ses phrases. Une véritable prière instrumentale dont ses propres musiciens ignoraient, au moment de l'enregistrement, le principe de construction.
Une œuvre qui dépasse le jazz
A Love Supreme va rapidement s'imposer comme l'un des disques majeurs de John Coltrane et, au fil des décennies, comme l'un des albums les plus importants de l'histoire du jazz. Mais son influence dépasse largement le cadre musical.
À San Francisco, une communauté religieuse née dans les années 1960 fera de Coltrane une figure spirituelle centrale et intégrera sa musique à ses célébrations : la Saint John Coltrane Church, toujours active aujourd'hui. Cette dimension presque mystique résonne particulièrement avec une réponse donnée par Coltrane lors de son dernier voyage au Japon, en 1966. Lorsqu'on lui demande ce qu'il aimerait être dans dix ans, le saxophoniste répond simplement :
« I would like to be a saint. » — « J'aimerais être un saint. »
Épisode 3: de la note à la "nappe"