La marraine de Photo Days, agnès b. : « Donner à voir, j'adore ça ! »
agnès b. à La Fab. devant deux œuvres d'Harmony Korine. © La Fab. 2026
Marraine de la 7e édition de Photo Days, qui investit tout au long du mois de novembre les lieux les plus inattendus de Paris et d'Île-de-France, agnès b. n'a rien perdu de sa curiosité ni de son goût pour les chemins de traverse. De Moscou à Brassaï et de Nan Goldin à Picasso, la styliste et collectionneuse nous entraîne dans ses « histoires d'amour » avec la photographie — également le titre de sa prochaine exposition à La Fab. — et nous livre au passage sa définition très personnelle du luxe.
— La dernière fois que nous nous étions rencontrés, c'était pour parler non pas vêtements, mais cinéma, à l'occasion de la sortie de votre film Je m'appelle Hmmm… Et aujourd'hui, c'est autour de la photographie. Tous ces chemins de traverse, cela fait partie de votre ADN ?
— Peut-être. Vous savez, je suis Sagittaire... ascendant Sagittaire ! Donc je vais de l'avant, je suis curieuse. Curieuse et optimiste. J'ai cette chance, et j'adore la photographie. Il y a l'objectif, l'objectivité... On regarde, on prend la photo, on capte un moment, une image qu'on veut garder. Je trouve ça beau. C'est peut-être la suite de la peinture et du dessin.
— Et lorsque vous photographiez des inconnus dans la rue, vous les regardez comme vous imaginez des vêtements ? Même attention aux silhouettes, aux gestes, aux attitudes ?
— Disons que dans la vie courante, je ne photographie pas les gens dans la rue. Ce n'est pas mon travail. En revanche, je peux faire des photographies pour créer des vêtements : des chemises, des jupes… Les Japonais, par exemple, adorent les photographies imprimées sur mes tissus, surtout depuis qu'on dispose de cette technique formidable qui permet d'imprimer une photographie sur des matières souples. J'ai notamment créé une jupe avec une photographie de la mer, une vague...
— Photo Days a cette particularité de faire sortir la photographie des lieux où l'on s'attend habituellement à la rencontrer. On découvre des images dans une chapelle, une rotonde, des espaces inhabituels…
— Ça me rappelle Nan Goldin, que j'ai été la première à montrer à Paris. À l'époque, nous n'avions pas assez d'argent à la galerie pour réaliser tous les tirages. Je lui ai dit : “Pourquoi n'irions-nous pas dans un cinéma ? Tu pourrais projeter tes photographies et en parler.” Nous avons donc organisé une projection au petit Ciné Bastille, en 1991. Nan Goldin présentait déjà son travail sous forme de diaporamas depuis plusieurs années, notamment à New York. J'aime bien quand les artistes parlent de leurs photographies.
— Nan Goldin, justement, sera présente à partir du 20 novembre à La Fab., votre espace culturel du 13e arrondissement, dans le cadre d'histoires d'amour, une exposition puisée dans votre collection…
— C'est moi qui ai eu l'idée de ce titre. Tout d'un coup, je me suis dit que les photographies étaient souvent des histoires d'amour entre le photographe et ce qu'il a photographié, ce qu'il a voulu garder de quelqu'un, d'un endroit, d'un paysage. Pour moi, la photographie, ce sont souvent des histoires d'amour.
— Certaines photographies peuvent aussi exposer la fragilité des êtres jusqu'à devenir indiscrètes, voire manquer de respect à leur sujet. Est-ce un risque que vous percevez dans le travail de Nan Goldin ?
— Pas vraiment. Il y a beaucoup de respect dans le travail de Nan Goldin, et c'est essentiel de respecter son sujet. C'est vrai aussi dans la mode. J'ai travaillé au magazine Elle, à mes débuts, et j'ai vu comment ça se passait dans les studios de photographie. Les sujets étaient souvent maltraités.
— Parlons de votre exposition personnelle consacrée à Moscou. En 1987, vous partez en URSS pour Elle, avec le journaliste Philippe Trétiack. Il s'agissait de découvrir les modes et les styles d'une société soviétique qui commençait à s'ouvrir : c'était la Perestroïka, mais vous avez aussi sorti votre Nikon pour photographier tout autre chose : des enfants, des passants, des scènes ordinaires. Qu'est-ce qui vous avait donné envie de saisir ces images ?
— J'avais été très touchée par les habitants de Moscou. Je me souviens de ces appartements collectifs où, dans la cuisine, chacun avait son étagère. Ils étaient courageux. Et ils avaient aussi une espèce de joie de vivre, dont j'essaie de rendre compte dans ces photographies. Et puis le rouge est très présent. En russe, le rouge et le beau, c'est presque le même mot...
— On était deux ans avant la chute du mur de Berlin…
— Eh oui ! On a fouillé ma chambre, évidemment. J'étais à l'Hôtel National et je me suis rendu compte qu'on avait fouillé mes affaires. Et puis je me suis acheté un maillot à manches longues, comme celui de Nadia Comăneci sur sa poutre, bleu avec des bandes blanches. Il est d'ailleurs exposé avec mes photographies de Moscou et quelques petits souvenirs que j'avais rapportés. Un buste de Lénine en métal léger, notamment, qui faisait 28 centimètres. Il est aussi dans l'exposition.
— Ce qui frappe également dans la présentation de cette exposition, c'est le décalage entre la grisaille que vous découvrez en arrivant et les petits détails qui retiennent finalement votre attention. Photographier, pour vous, est-ce refuser de s'en tenir à la première impression ?
— Bien sûr ! Il faut être curieux, aller chercher un peu plus loin. Par exemple, je suis allée au marché aux oiseaux, et j'y ai fait des photographies vraiment intéressantes : cet homme qui vend son chat siamois qu'il tient dans ses bras, je le trouve tellement émouvant ! Et Dieu sait que je n'aime pas les chats ! On sent qu'il va se séparer d'un être cher. C'est touchant. Il y a aussi cet autre homme avec ses poissons rouges, et cette dame avec un petit oiseau jaune, une perruche. Ils se séparaient de tout ça. C'était joyeux et, en même temps, il pouvait y avoir quelque chose de pathétique.
— Vous présentez également, à partir du 4 novembre, à la Galerie du Jour, au sein de La Fab., des photographies de Gérard Malanga, figure de la Factory d'Andy Warhol. Entre votre Moscou de 1987 et le New York des années 1960-1970 photographié par Malanga, on retrouve, d'une certaine manière, deux époques révolues. La photographie vous touche-t-elle particulièrement lorsqu'elle préserve la mémoire d'une époque ?
— Oui. Surtout que maintenant, tout le monde peut prendre des photographies avec son téléphone portable. La photographie se répand partout, mais tout le monde n'est pas photographe. Et pour en revenir au travail de Malanga, cela me touche de voir les Rolling Stones jeunes, Mick Jagger tout jeune, tous ces grands musiciens… Ce sont de belles photographies. Il y a une âme, une présence. Ce sont des photographies simples et belles.
— Vous avez constitué une collection immense, mais vous n'avez jamais voulu la garder pour vous seule. Est-ce important, pour vous, lorsqu'on possède une œuvre, de la montrer et de la partager ?
— Oui. Je n'ai pas cette idée de possession. Je me dis simplement que j'ai eu la chance de pouvoir acquérir ces œuvres, et que c'est mon devoir de les partager, de les offrir à voir. Donner à voir, j'adore ça ! C'est pour cette raison que j'ai une galerie, La Fab., et tout le reste.
— Vous avez également été invitée, pour Photo Days, à proposer votre propre parcours parmi les expositions du festival. Qu'est-ce qui vous guide lorsque vous découvrez le travail d'un photographe que vous ne connaissez pas ? Savez-vous immédiatement lorsqu'une image vous touche ?
— Déjà, c'est assez rare de découvrir de nouveaux photographes qui me touchent et qui sont vraiment forts. Mais je me réjouis, par exemple, de voir au Hangar Y, à Meudon, la centaine de photographies de Brassaï qui vont être exposées. Ce sont des photographies que la famille Brassaï a accepté de montrer. J'ai tant aimé Brassaï ! J'aurais aimé me promener la nuit avec lui, prendre des photographies… J'adore les graffitis et il en a beaucoup photographié. À son époque, ils étaient faits à la craie ou gravés dans les murs. C'étaient des photographies en noir et blanc. J'adore les graffitis. Je pense que ça existe depuis que l'homme existe !
— On imagine aussi que vous êtes touchée par sa proximité avec d'autres artistes...
— Oui ! Brassaï allait chez Picasso le matin. Conversations avec Picasso, c'est un livre formidable ! Je l'ai d'ailleurs rencontré une fois, Picasso, à Antibes... J'avais 16 ans, il descendait de son atelier et moi, je remontais du marché. Il m'a dit que j'étais très jolie et il m'a embrassée. Ça m'est resté ! Je suis rentrée à la maison en disant : « Picasso m'a embrassée ! »
— On connaît, depuis, son rapport un peu compliqué avec les femmes…
— Oui, mais à l'époque, je ne savais pas tout ça. Il y avait Sylvette... Sylvette David, à Vallauris, là où il faisait ses poteries. Il y a aussi une grande silhouette d'elle à New York, une Sylvette en ciment, avec sa queue-de-cheval blonde et sa frange...
— Vous avez toujours fait dialoguer la mode avec la photographie, la musique et le cinéma. Avez-vous le sentiment que ces disciplines se nourrissent encore aussi librement les unes des autres aujourd'hui, ou que le monde de l'art s'est davantage compartimenté ?
— Je crois surtout que chacun a sa vision. C'est une histoire d'élan... des élans d'engouement. Et puis vous savez, je n'aime pas le mot "mode". Je ne fais pas de la mode, je fais des vêtements. Et puis il y a cette question de l'argent. Les œuvres sont de plus en plus chères dans les galeries, ça atteint des prix déments. Et la mode de luxe aussi, je n'aime pas ça. Je n'aime ni la mode, ni le luxe. Ce luxe-là, en tout cas... Pour moi, en fait, le luxe, c'est d'abord un bon café au lait avec une tartine de beurre le matin.
À suivre sur TSFJAZZ, agnès b. dans "Culture Club", mardi 3 novembre, 13h30.
Photo Days 2026, du 2 au 30 novembre à Paris et en Île-de-France.
agnès b., 5 jours à Moscou en 1987, à la Maison agnès b., 17 rue Dieu, Paris 10e, jusqu'au 13 novembre.
Gérard Malanga, à la Galerie du Jour, au sein de La Fab., du 4 novembre 2026 au 10 janvier 2027.
histoires d'amour, photographies issues de la collection d'agnès b., à La Fab., du 20 novembre 2026 au 21 mars 2027.