L'odyssée Coltrane / L'homme d'Impulse! (Épisode 8)
À l’occasion du centenaire de John Coltrane, TSFJAZZ revisite le parcours et l’univers du saxophoniste à travers plusieurs angles. Focus, à présent, sur sa relation privilégiée avec Impulse!, le label qui lui offrira une liberté artistique exceptionnelle.
Le rouge et le noir avaient déjà leur histoire… Alors pour vraiment innover, c’est le orange et le noir, ponctués d’un point d’exclamation, que le label Impulse! va associer — et mythifier — dans ses célèbres pochettes de disques. C’est sous ce label que John Coltrane enregistre, à partir de 1961 et jusqu’à sa mort, en 1967, plusieurs albums d’anthologie.
Tout juste créé par Creed Taylor avant que Bob Thiele ne prenne la relève, Impulse! laisse à Coltrane carte blanche. Une liberté d’autant plus remarquable que Creed Taylor lui-même reconnaîtra ne pas avoir toujours adhéré à la musique de Trane. Mais avant de le signer, il l’avait beaucoup écouté au Village Vanguard et, surtout, il avait compris sa démarche, comme il le soulignait au micro de Leo Sidran dans le podcast The Third Story:
"C'était étiré, mais intense. Du sentiment, pas des coups de klaxon. J’allais souvent au Village Vanguard écouter Coltrane. […] John et moi avons eu une discussion vraiment franche à ce sujet. Je lui ai dit : “Je sais ce que tu cherches à faire. Je ne veux pas que tu penses que j’aime sans réserve tout ce que tu fais, mais je le comprends et je l’apprécie profondément.” […] On se comprenait. »
Contrat avantageux, grande liberté en studio, conditions d’enregistrement optimales sous la houlette de l’ingénieur du son Rudy Van Gelder, dans un espace tamisé que la revue DownBeat compare à une chapelle… Le saxophoniste peut également apprécier tout un compagnonnage artistique, car Impulse!, c’est aussi le label d’Archie Shepp, son protégé, sans oublier Charles Mingus, autre grande figure de l’avant-garde. De quoi instaurer un climat de confiance… Une confiance qui devient même, à entendre Bob Thiele lors d’un enregistrement pour la Bibliothèque du Congrès, une affaire de foi:
« Coltrane m’a ouvert les yeux simplement en s’asseyant avec moi, en me parlant et en m’expliquant ce qu’il cherchait à faire. Pour moi, c’était une question de foi. Je veux dire : Coltrane m’expliquait ce qu’il faisait, il m’expliquait sa sonorité, ce qu’il cherchait à faire. Et plus je l’écoutais, plus je me sentais impliqué — vraiment, émotionnellement. Vous savez, je me suis vraiment investi à ses côtés. »
Une confiance qui permet, chez Impulse!, à tous les Coltrane de cohabiter : l’explorateur d’Africa/Brass, Crescent, Ascension, et surtout A Love Supreme, mais aussi le musicien amoureux des mélodies, plus en douceur et en retenue. Celui qui, avec Ballads, délaisse provisoirement les torrents de notes pour huit standards lumineux de simplicité. Celui, aussi, qui dialogue avec Duke Ellington et qui accompagne la voix de velours du crooner Johnny Hartman. « Orange Is the New Black », dira-t-on bien plus tard… Chez Impulse!, la formule avait en quelque sorte un demi-siècle d’avance.
Épisode 3: de la note à la "nappe"