Lundi 7 septembre 2026 par L'équipe TSFJazz

Eisen

« Cela semblait bien être lui, Serguei Eisenstein : taille 1 m 62, poids 84 kilos, âge 43 ans. Père de sept enfants : deux films morts et cinq encore en vie »... Gouzel Iakhina s'est hissée à la hauteur des métamorphoses de l'auteur du « Cuirassé Potemkine », et c'est le sommet de cette rentrée littéraire.

 

Grève, mutinerie, révolution... Quel maelström pouvait alors résister à Sergueï Eisenstein ? Au cours des années 1920 et dans le sillon d'un célèbre escalier, là-bas, à Odessa, le réalisateur du Cuirassé Potemkine absorbe l'Histoire de la toute jeune Union soviétique pour en faire le matériau d'une créativité hors du commun. Son génie du montage, fondé sur la collision plus que sur l'harmonie, va de pair avec sa démesure, ses excentricités et un ego dont l'hypertrophie prolifère paradoxalement sous le lierre d'un stalinisme de plus en plus implacable. Cela ne va pas durer. Tout ne fait pas cinéma. Des bleus à l'âme pas assez "rouges", et voilà Eisen, comme on le surnomme, qui entre dans une toute autre zone de turbulences. Ou plutôt, de catharsis, comme si les épreuves le dépouillaient peu à peu de celui qu'il croyait être.

Rien n'est pourtant linéaire dans ce parcours de cinéaste tour à tour choyé, censuré, rappelé, réhabilité et de nouveau condamné. Rien n'est jamais tranché dans ses changements de statut, de peau, de cinéma... C'est dans ces incessantes collisions (montage "eisensteinien", une fois de plus, mais sur le plan littéraire...) que l'écrivaine russe Gouzel Iakhina trouve la forme même de son récit tout en prolongeant ses explorations passées (Les Enfants de la Volga, Convoi pour Samarcande...) de l'âme soviétique des premiers temps. L'intime y percute l'Histoire et les affres d'une psyché, l'épreuve collective. Dans une ampleur nouvelle, une destinée hors norme devient alors fresque tellurique.

L'esprit et les perceptions fragmentées d'Eisenstein s'y prêtent. Ainsi le cinéaste perd-il momentanément la vue à la suite de l'accueil bien tiède réservé à Octobre, le film qui a suivi Potemkine. Même dérèglement optique après sa découverte d'un autre monde lors d'un long et langoureux séjour au Mexique. Là-bas, "pour la première fois, il ne voulait plus heurter frontalement, mais tresser une mélodie (...), emplir chaque image de nombreuses significations, et la transformer non en note, mais en accord". À son retour, alors que son nouvel opus, Le Pré de Bejine, lui vaut pour la première fois les foudres de la censure, Eisen ne discerne plus les formes. Tout n'est plus qu' "argile noire" sous ses yeux maladifs lors d'un défilé sur la Place Rouge ("Il y avait un flot humain, il n'y avait pas de gens"). Seul repère encore précis, et Eisen lui en est presque reconnaissant visuellement parlant : Staline en haut de sa tribune — "ovale doré sur le fond pourpre de l'immense Mausolée". 

Les autres entrées en scène du dictateur soviétique ne sont pas moins glaçantes. Nul besoin de le "positionner" comme monstre, il l'est "naturellement", sournoisement, inexorablement, avec toujours ce statut de "principal spectateur" des films d'Eisenstein, comme le rappelle régulièrement la romancière. "Je ne vous oblige à rien, bien entendu. Qui suis-je pour dicter ma volonté à un artiste ?", ose-t-il même susurrer au cinéaste alors que le Politburo a déjà modifié à sa guise tel ou tel scénario. En attendant, et entre deux humiliations, Eisen échappe aux purges. Peut-être en raison de son prestige international, peut-être aussi parce que le régime le considère comme utile. Le romancier Isaac Babel et l'homme de théâtre Vsevolod Meyerhold connaissent un sort autrement plus tragique. Passages bouleversants, jusque dans leurs à-côtés. La présence inopinée, par exemple, d'un célèbre promeneur lors de l'arrestation de Meyerhold au petit matin. "Le témoin resta avec un bégaiement pour le reste de sa vie. Il s'appelait Dmitri Chostakovitch." 

Survivre, alors, c'était tanguer. Composant avec le régime, Eisen donne des gages, efface le personnage de Trotsky de l'un de ses films, embaume Staline sous les traits d'Alexandre Nevski... Rien de faustien, en revanche, lorsqu'il sauve les archives de Meyerhold après son arrestation, dissimulant documents et manuscrits parmi ses propres affaires. Son âme n'est encore que pellicule, certes, et il y a du vrai dans ce "Apprenez à voir ne serait-ce qu'un tout petit peu les autres" lâché dans une lettre par l'une de ses soupirantes (Iakhina est moins explicite sur l'identité homosexuelle du cinéaste que sur son rapport aux femmes, tout en rappelant qu'Eisen s'est marié quelques mois après le durcissement de la législation soviétique visant les relations entre hommes...), mais dans son cheminement vers Ivan le Terrible, dont la deuxième partie mettra Staline hors de lui, Sergueï Eisenstein découvre ce qui relevait pour lui de l'inimaginable : "La compassion est la condition de l'art". Et elle peut s'avérer bien plus subversive.

On n'a pas encore souligné ce que cette odyssée a de picaresque et de burlesque. Les mandarines qu'Eisen laisse pourrir pour mieux comprendre les natures mortes hollandaises, les chevaux de Nevsky malades d'avoir avalé de la fausse neige (maudite naphtaline !), la monteuse toute menue et toute timide qui cache dans son soutien-gorge les petits carrés de celluloïd d'un film censuré... Gouzel Iakhina n'est pas seulement une immense écrivaine. Elle possède la science du focus, du récit, du scénario. Elle sait aussi cadrer, couper, déplacer le regard. Et comme le réalisateur Pablo Larraín dans ses fameux "anti-biopics", elle a ce don fabuleux consistant à créer tout un espace mental, presque fantastique, pour approcher une vérité. La fiction — même si tout ici est formidablement documenté — ne comble pas les lacunes de la biographie ; elle devient l'instrument même de connaissance.

Eisen, Gouzel Iakhina, traduit du russe par Maud Mabillard (Editions Noir sur Blanc)