Lundi 6 juillet 2026 par Laurent Sapir

Ghost Stories

Siri Hustvedt transforme le deuil de son mari, l'écrivain Paul Auster, en une étonnante éclosion de souvenirs, de pensées et de présences. On s'attendait à être déchiré, on se retrouve enveloppé.

 

Chagrin épars, conscience vagabonde... Un deuil ne se résume pas à un seul mouvement. Il fragmente l'esprit en souvenirs, en absences soudaines, en pensées parasites, alors même que les gestes du quotidien continuent malgré tout de réclamer leur place. Un deuil, en somme, et contrairement à une idée répandue, n'est pas monomaniaque : s'il habite l'esprit, il ne l'occupe jamais tout entier. Ainsi Siri Hustvedt tresse-t-elle autour du grand amour de sa vie, l'écrivain Paul Auster (1947-2024), un entrelacs de formes narratives qui épouse ce mouvement : journal intime, bulletins de santé, courriels, notes de lecture, méditations. Rien de décousu, pourtant, dans la coexistence de ces différents régimes de conscience, tant on en retient d'abord une polyphonie émotionnelle, portée par une rythmique empreinte de tendresse, de douceur et d'une attention inlassable à l'autre.

La plume reste aussi puissante et vertigineuse que dans le roman phare de l'autrice, Un Monde flamboyant, paru en 2014. Entre passé et présent, Siri Hustvedt mêle la chronique d'un deuil et l'archéologie — puis la radiologie — d'un couple. Son ossature intime, surtout, que l'absence illumine tout autrement. Ressurgit alors la rencontre de 1981, lors d'une lecture de poésie. Coup de foudre ? "Plus tard, Paul m'a dit n'avoir absolument pas su quoi penser de cette grande blonde en combinaison, en tout cas pas de prime abord. (La combinaison était un cadeau de mon ancien petit ami)." Il lui offre ses livres de poésie. Soulagement : elle les adore ! Même le trivial sublime l'osmose. Elle lui envoie à chaque Saint-Valentin des cartes postales hyper sexuées qui le font rougir. Il préfère les caleçons en tissu écossais bleu ; les rouges, il n'aimait pas.

Une odeur de cigare dans la maison. C'était le jour de l'enterrement, comme si Paul Auster jouait aux  "revenants", ainsi qu'il l'avait promis à sa compagne avant de s'en aller définitivement. Ce n'est pas le seul spectre qui traverse Ghost Stories. Avant même le cancer de l'écrivain, sa petite-fille de dix mois, Ruby, puis son fils Daniel, disparaissent coup sur coup. Ce dernier meurt d'une overdose après avoir été inculpé à la suite du décès par intoxication — et par négligence — de son propre enfant. Des bonheurs surgissent pourtant au milieu de ces tragédies, notamment la naissance d'un petit-fils prénommé Miles. Paul Auster lui consacrera ses dernières énergies en lui écrivant des lettres pleines d'humour et de douceur, destinées à être lues lorsqu'il sera adulte. Reproduites par Siri Hustvedt dans une typographie spécifique, elles serrent le cœur.

L'auteur de L'Invention de la solitude, Cité de verre et Léviathan n'en devient pas méconnaissable pour autant. Le continent biographique qu'exhume sa "princesse aux petits pois" préférée ne rompt jamais avec l'image que l'on se faisait de lui. Il en révèle plutôt les traits les plus profonds : cette sensibilité si fine, ce versant pince-sans-rire, cette pudeur de tous les instants. Et puis aussi ce sourire si léger, un peu ironique, le sourire de "l'équipe des bleus" - ce terme codé à travers lequel les deux époux désignaient des personnes inspirant confiance -, un sourire pour l'éternité.

Ghost Stories, Siri Hustvedt (Gallimard)