Mardi 16 juin 2026 par Laurent Sapir

This Will Not End Well

Musiques, liturgies et blessures intimes : du Grand Palais à la chapelle St-Louis de la Pitié-Salpêtrière, la photographe Nan Goldin transforme l'hommage aux siens en récit collectif. Des requiems aussi vivants, on en redemande.

 

Une œuvre, deux ambiances. Dans le sillage de Toute la beauté et le sang versé, l'ample et poignant documentaire que lui avait consacré Laura Poitras il y a trois ans, Nan Goldin se dédouble par-delà la Seine. Le Grand Palais lui consacre une rétrospective dont la densité a déjà de quoi nourrir notre sensibilité, mais pour en saisir toute la dimension et comprendre ce qui nous touche autant aujourd'hui dans le parcours de la célèbre photographe et vidéaste américaine, c'est vers la chapelle Saint-Louis de La Pitié-Salpêtrière qu'il faut ensuite filer. Étrange ressenti: on part sur une exposition, et c'est une expédition qui nous attend.

Rive droite, rive gauche, donc, avec Nan Goldin... Des six diaporamas proposés au Grand Palais, on se précipite d'emblée vers le plat de résistance, celui qui a le plus contribué à la notoriété de la photographe : The Ballad of Sexual Dependency. L'Atlantide de ses années Underground y défile pendant une quarantaine de minutes : 700 diapositives au total, exhumées du New York des années 80 pendant que la grande faucheuse de l'époque, rebaptisée Sida, se préparait à sévir. Le titre de l'exposition - This Will Not End Well - avait déjà donné le ton, et on se souvient encore, dans Toute la beauté et le sang versé, de ces visages tour à tour extatiques et tuméfiés, puis gagnés par une forme d'abandon devant l'appareil. Le regard de la photographe en était embué d'une irrémédiable tendresse, même dans un contexte de violence ou de défonce. 

Ici, pourtant, l'œuvre respire autrement. Et pas seulement parce qu'on reconnaît entre tous ces inconnu(e)s Andy Warhol ou encore Jim Jarmusch, présences à la fois fugaces et emblématiques. Ce qui reconfigure surtout l'ensemble, c'est la playlist. Pour accompagner un âge d'or révolu, Nan Goldin a choisi des musiques de toutes les époques : Bellini et Dean Martin, du vieux blues (Lucille Bogan) et de la soul contagieuse (James Brown), le cultissime Don't Make Me Over de Dionne Warwick, mais aussi cette pépite-express de Nico, Le Petit Chevalier, où l'égérie du Velvet Underground faisait intervenir son fils, Ari Boulogne. Dans un autre diaporama, The Other Side, centré sur les proches transgenres de Nan Goldin, c'est la version américaine de Comme ils disent, de Charles Aznavour, qui décuple l'émotion. 

Plus angulaire mais pas moins fascinant, le Syndrome de Stendhal constitue sa création la plus récente. La photographe y entrecroise des portraits de ses proches et des tableaux ou sculptures empruntés à la mythologie antique. Le profane et le sacré, en somme, à ceci près que le second terme n'a pas encore livré tous ses secrets. Il faut pour cela quitter le Grand Palais et gagner, plan de métro en bandoulière, la Pitié-Salpêtrière. Là, dans une chapelle adossée à l'hôpital, Nan Goldin réactive une installation en trois écrans vidéo géants qu'elle avait déjà déployée en 2004 au même endroit : Sisters, Saints, Sibyls. Il y est notamment question, sous les musiques de Nick Cave et de Leonard Cohen, d'une jeune sainte martyrisée. Un autre visage lui fait écho — si tragiquement familier lui aussi depuis Toute la beauté et le sang versé — celui de Barbara, la sœur aînée de la photographe, qui s'est jetée sous un train à 18 ans après avoir été internée de force parce qu'on la disait folle.

En guise de lettre d'adieu, elle avait cité ces mots de Joseph Conrad : "C'est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d'une logique sans merci pour un dessein futile". Nan Goldin a filmé les rails, ainsi qu'elle-même prenant soin de la pierre tombale de sa sœur. On entend sa voix éraillée; son séjour en désintoxication complète le dispositif audiovisuel. De quoi donner sens au petit lit d'hôpital installé au-dessous des images, dans lequel une femme en cire repose auprès de quelques médicaments et cigarettes. L'autel est vide, des cierges l'entourent. Du haut de la plateforme surélevée à laquelle on accède par un échafaudage, on se retrouve comme suspendu entre terre et ciel au gré d'une liturgie gorgée de vie, tant la photographe sait la transformer en récit collectif. On sort de là la gorge nouée, dans le décor verdoyant qui entoure la chapelle, sous un soleil de fin d'après-midi. Merci pour le pèlerinage, Nan Goldin...

 This Will Not End Well,  Nan Goldin. Au Grand Palais, à Paris, jusqu'au 21 juin.  Et aussi à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris 13e.