Dimanche 29 mars 2026 par Laurent Sapir

Yellow Letters

Après "La Salle des profs" et son climat délictueusement insidieux, le réalisateur allemand İlker Çatak s’attaque cette fois à la Turquie d’Erdoğan dans un récit plus classique. Ours d’or à Berlin.

 

Une série de vols dans un collège, la mise en cause insidieuse d'un élève d'origine turque, une prof de maths croyant bien faire avant de se retrouver isolée face à des antagonismes de plus en plus aigus... Avec La Salle des profs, découvert il y a deux ans, le cinéaste allemand İlker Çatak signait un film tordu au beau sens du terme, âpre et ambivalent à la fois, avec en renfort une mise en scène au cordeau dont le cadre et la rythmique s’accordaient parfaitement à l’instabilité du propos. Son nouveau film, Yellow Letters, Ours d’or à Berlin, confirme son talent pour les récits tendus et retors, même si l’ensemble, cette fois, nous semble davantage perméable à un certain académisme.

Le côté « film à message », à vrai dire, enveloppe très vite la chronique de ce couple d’artistes mis au ban de la société dans les années les plus dures du régime de Recep Tayyip Erdoğan, entre 2016 et 2019. Lui est dramaturge et universitaire ; elle, comédienne au Théâtre national d’Ankara. À l’instar de quelque 130 000 employés du secteur public soupçonnés de s’être montrés trop critiques envers le pouvoir, une « lettre jaune » de révocation vient symboliser, dans le scénario, leur mort civile. Privé de revenus, le couple trouve refuge à Istanbul, chez la mère de l’universitaire. Cette précarité inédite met les deux personnages principaux sous tension, notamment lorsque la comédienne se voit offrir la possibilité de jouer dans un feuilleton télévisé produit par une chaîne liée au régime.

Résister ou se compromettre ? Si la problématique n’est pas neuve, elle est portée à l’écran par une interprétation solide — Özgü Namal dans le rôle de la comédienne, Tansu Biçer dans celui de son mari — et par une typologie de caractères intéressante : d’un côté l’intellectuel tout en arrière-pensées, de l’autre une conjointe davantage à fleur de peau. Les rôles tendent d’ailleurs à se renverser, notamment lorsque le mari, dans un accès de colère inattendu, prétend avoir "créé" sa compagne à travers les pièces qu’il a écrites pour elle. On aurait toutefois apprécié un récit moins prévisible et moins théâtral, même si l’idée revendiquée de tourner à Berlin la partie Ankara et à Hambourg le segment stambouliote crée un décalage astucieux.

Yellow Letters, Ilker Çatak (Ours d'or à Berlin). Sortie en salles ce mercredi 1er avril.