Vendredi 30 octobre 2026 par Laurent Sapir

Nous aussi

Anne Godard, écrivaine rare... Injustement éliminée de la « short list » du Goncourt, la romancière signe pourtant, avec "Nous aussi", un texte exigeant qui n'en constitue pas moins l'une des propositions les plus fortes de cette rentrée littéraire.

 

Pronom indéfini, vraiment ? Le on auquel Anne Godard a recours dans son nouveau récit est diablement évocateur. Nous revient déjà à l'esprit une célèbre boutade : « "On" est un con », en mémoire de tous ces profs et autres formateurs qui préféraient nettement l'emploi du nous à ce fameux on trop  nu et trop flou... Comment ne pas penser aussi, dans le sillage de Yaël Pachet pour En attendant Nadeau, au on d'Heidegger, ce pronom faussement neutre que le célèbre philosophe allemand disséquait avec brio ? Il y voyait l'instrument d'une uniformisation des consciences, une manifestation de l'inauthenticité... Jusqu'à s'y vautrer à son tour lors de son ralliement au nazisme.

Changement d'échelle, ici : à travers l'usage quasi systématique du on, Anne Godard déploie un étouffoir familial sur deux théâtres d'opérations. Sa plume nous fait d'abord pénétrer dans les arcanes d'un grand immeuble parisien du Quartier latin coagulant sur plusieurs étages toute une lignée. L'été, ce beau monde — on n'ose pas écrire “smala”, vu son rang social — migre vers une luxueuse propriété de vacances où se pratique, là encore, l'art du grand mix. Ce mélange est censé être joyeux, cousinages et générations confondus : un coloris idyllique vient dès lors teinter le on du récit ; la promiscuité prend le masque de l'innocence. "On monte au grenier, on trébuche entre les poutres et les morceaux d'ardoises brisées, parmi les toiles d'araignées"... 

À partir de quand ce "corps familial" commence-t-il à se fissurer ? À quel moment ce on se corrode et se corrompt ? L'art avec lequel Anne Godard s'interdit à ce propos le moindre surlignage nous bluffe. Au gré d'une structure narrative tout en dégradé, cette romancière rare - seulement trois romans en une vingtaine d'années - sculpte le motif de l'altération avec une finesse indéniable... De fait, certains "jeux d'enfants" n'en sont pas vraiment ("On s’arrose au jet d’eau, on sent l’eau froide sur notre ventre, et nos cuisses. On rit, mais on n’aime pas cette sensation, l’eau qui nous force, on garde les cuisses serrées..."). L'emprise n'est pas qu'une histoire d'adultes. Un drame peut brutalement surgir et, à force de tout refouler, la soupape finit par sauter.

C'est ce qui arrive à ce personnage féminin central enseveli sous des couches de on. Elle part à vau-l'eau. Déflagration intérieure, différée, jusqu'à la rupture avec son milieu d'origine. Rien de bien neuf au royaume des aliénations "bourdieusiennes", dira-t-on, sauf lorsque la romancière travaille cette thématique à travers un savant dispositif de dépersonnalisation. Retours en arrière abrupts, sujets pas toujours identifiables... Le procédé fascine, jusqu'à l'apparition, in fine, de la première personne du singulier. C'est le moment où "On ne peut plus être nous", écrit Anne Godard. Le moment aussi où un je, encore grésillant, se met à clignoter. Disons qu'à ce moment-là, "on" aime beaucoup le livre.

Nous aussi, Anne Godard (Actes Sud). En lice pour le prix Médicis.