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Mémoires d'un enfant du cinéma. Les années Première

L'ancien rédac' chef de la revue "Première", Marc Esposito, publie enfin ses mémoires. Elles remettent avec panache sur le devant de la scène ce qui fut, dans les années 80, l'âge d'or d'un certain cinéma français.

Son nom évoque Le Cœur des hommes, qu'il a réalisé et qui a été l'un des grands succès du cinéma français, mais c'est un autre Marc Esposito, et surtout une autre période dont ces mémoires réveillent le souvenir. Un âge d'or, surtout... Celui des années Première, ce magazine décomplexé et immunisé contre la moindre fadeur qui, dans les années 80, a éduqué toute une génération dans son rapport aux salles obscures. Marc Esposito en fut l'âme festive et impétueuse -on ne naît pas impunément sous le soleil d'Alger- au côté de Jean-Pierre Lavoignat, son alter ego plus retenu mais pas moins passionné.

Ces deux-là ont d'abord flashé sur Les Valseuses de Bertrand Blier. Ils savent où ils étaient, ce qu'ils faisaient (comme certains de leurs lecteurs...) le 16 juillet 1982, quand la destinée tragique de Patrick Dewaere vint fracasser tout un été. Ils ont aussi sublimé dans leur magazine, et sans tomber dans le potin, l'éclat lumineux de Miou-Miou, le mystère Isabelle Huppert, l'aura d'Adjani... Tout jeunots qu'ils étaient, certains aînés comme Montand et Ventura ne leur étaient pas non plus indifférents. Il est vrai que ces "Ritals", comme les surnomme l'auteur, avaient suffisamment de classe pour partager l'affiche avec des acteurs qui n'étaient pas de leur génération, contrairement à Delon et Belmondo, "ces machos à l'ancienne, version flingues et biscottos, comme les derniers vestiges d'une époque révolue"... 

On l'aura compris, la plume de Marc Esposito taille parfois dans le vif. Pas tant, d'ailleurs, contre l'artillerie lourde d'un certain cinéma commercial que vis-à-vis de filmographies plus angulaires, comme si ces dernières étaient moins sources d'émotion qu'un film de Claude Sautet. Surréaction face à l'hégémonie des Cahiers du Cinéma ? L'auteur a pourtant de beaux repères: La Maman et la putain, Visconti, ou encore le 1Q84 de Murakami côté bouquins... Et c'est le même bonhomme qui s'endort lors de la projection cannoise de Paris,Texas ?

Reste cette approche complice et sensitive, la générosité de regard et la compréhension intime de ce que le métier d'acteur a de si fragile. Comment expliquer autrement ce clash avec Isabelle Adjani parce que Première a révélé son âge ? 28 ans, ce n'était quand même pas la honte ! Les humeurs de Coluche sont tout aussi volatiles. Et puis il y a Depardieu, bien sûr, "l'homme-sonar", seigneur incontesté de ces années-là, attrapant au vol et à l'instinct tout ce qui le porte alors au sommet, mais capable aussi de méga-déchirures en interne dés qu'il se sent mal-aimé ou qu'on lui renvoie ce trop-plein, cette part inquiète et inquiétante qu'il déteste en lui et qu'il cultivera plus sur le mode hara-kiri.

Tout le contraire de Christophe Lambert sur lequel s'achèvent ces mémoires. Bluffé par la success story du comédien depuis Greystoke, Marc Esposito entend lui consacrer la première Une de Studio Magazine, son nouveau projet après Première, à l'occasion de la sortie du Sicilien de Michael Cimino. Cette fois-ci, le lecteur a quelques longueurs d'avance sur l'auteur. Nanar sans nom, ce film pourtant si alléchant sur le papier va stopper net l'ascension d'un comédien surcoté.

Au final, les souvenirs de Marc Esposito débordent de tendresse pour toutes ces étoiles qui se sont vues scintiller dans le cœur et les yeux d'un journaliste à jamais épris de ce qui constitue la "matière première" d'un film: un corps, un visage, une manière de bouger, de se transcender ou d'aimer. La mémoire alerte et la plume vivace de l'ancien boss de Première en poursuivent avec panache les mille et un reflets.

Mémoires d'un enfant du cinéma. Les années Première, Marc Esposito (Robert Laffont). Coup de projecteur avec l'auteur, mardi 12 juin, sur TSFJAZZ (13h30)

 

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