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La Marseillaise & Nuage

Le samedi 03 janvier 2009, par Laurent Sapir

"Je voudrais que la Marseillaise d’Albert Ayler sonne l’hallali d’un carnage terrible", écrit Marc-Edouard Nabe, le 14 juillet 1989, au moment où François Mitterrand, plus pré-bling bling que jamais, fait appel à Jean-Paul Goude pour souffler les 200 ans de la Révolution française... Reclus de colère face à ce méga-show esthétisant qui assassine une deuxième fois Danton et RobespierreNabe livre alors un récit court et tranchant dédié à une Marseillaise autrement plus révolutionnaire, celle qu'Albert Ayler "fanfarise", démilitarise et vivifie jouissivement en 1965 dans Spirits Rejoice...

Epuisé depuis longtemps, le texte est judicieusement réédité, ces jours-ci, par les éditions Le Dilettante, en même temps qu'un autre chant d'amour du même auteur, Nuage, publié en 1993 en hommage à Django Reinhardt... On n'écrit plus sur le jazz, aujourd'hui, à la manière d'un Marc-Edouard Nabe... On lui a fait bien des procès, on le sait, au "diablotinesque" rejeton de Marcel Zanini... La chose est entendue, paraît-il : en politique, "Nabe" est un gros mot, une stigmate, une micro-resucée post-facho; en politique, "Nabe" est synonyme de dérapage, avec pour ampli une célèbre émission de Bernard Pivot...

Dans le langage du jazz en revanche -et certains de ses pires ennemis en conviennent- la prose de Marc-Edouard Nabe n'est que justesse et mélancolie, rage mais aussi délicatesse. Le Ayler de Marc-Edouard Nabe traverse "les murs du son", certes, transformant les jolis airs occidentaux (La Marseillaise mais aussi Summertime) en ce qu'ils sont devenus: des "zombies vermineux et ridicules"... Mais Albert Ayler , sous la plume de Nabe, est aussi un "geyser de larmes", un faiseur de musique céleste, un messager de l'Esprit ressuscitant le chant du sacré et l'ivresse de la transe tels qu'ils se déversaient autrefois dans les églises noires bondées.

Et il n'y a rien d'incongru à comparer son corps "pasolinien" flottant sur l'East River à l'Ophélie d'Hamlet encombrée de nénuphars... Comme Albert Ayler, Django Reinhardt est solitaire, décalé et céleste... Marc-Edouard Nabe a sorti le héros du jazz manouche de sa roulotte et des rares légendes tant et tant de fois ressassées... Il s'en est tenu à sa main, difforme ("un animal à part qui rampe, une sorte de crabe blanchâtre aux longues pinces tordues") et surtout à ce fameux thème "Nuages", dont il déroule la métaphore... "Django était nuageux. Quand il n’était pas dans les nuages,  des nuages lui traversaient la tête"...

C'est un Django saisi dans son innocence (qui n'a rien d'enfantin ni de pittoresque) et dans ce que Nabe appelle sa "morale anarchique" qui revit sous nos yeux. Il est surpris par tout, y compris par lui-même. Son attitude sous l'Occupation ? "Il écoute l'Histoire s'énerver", écrit l'auteur... Son rapport au fric ? Si le feu ne s’en était pas déjà chargé, on aurait pu dire que l’argent lui brûlait les doigts"... Albert Ayler flotte sur l'East River. Django, lui, "flotte dans le ciel inquiet, pour toujours", peut-être mort de chagrin après une traversée du désert en trop,  comme le chantait il y a quelques mois Pierre Barouh dans un morceau de Dominique Cravic qui est souvent passé sur TSFJAZZ et qui reprenait mot pour mot les dernières pages du récit de Marc-Edouard Nabe... On ne l'a peut-être pas assez dit, à ce moment là, à la radio... Raison de plus pour se replonger dans ces deux textes ardents sur Albert Ayler et Django Reinhardt en vérifiant par la même occasion qu'en jazz, "Nabe" est un très beau compliment.

La Marseillaise & Nuage, de Marc-Edouard Nabe, réédition le 14 janvier au Dilettante

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