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Jazz et société sous l'Occupation

Le dimanche 10 janvier 2010, par Laurent Sapir

Dans ses pages pub du 6 février 1942, le quotidien Pariser Zeitung, destiné notamment aux officiers nazis de passage à Paris, signale à ses lecteurs que le "kabarett" Le Nid va accueillir "Der Weltberuehmte Django Reinhardt und dass Quintett des Franzoesischen Hot Club", autrement dit le "MONDIALEMENT CELEBRE DJANGO REINHARDT ET LE QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE"...Ce document édifiant est reproduit en annexe à la fin d'un ouvrage absolument incontournable qu'un historien et musicien amateur, Gérard Régnier, vient de consacrer au statut du jazz, en France, sous l'Occupation.

Thèse universitaire à l'appui, l'auteur a enquêté pendant 10 ans. Ou plutôt, il a contre-enquêté, Gérard Régnier, à partir d'une idée reçue qui veut que le jazz était soi-disant interdit en France pendant la guerre... Les Nazis, on le sait bien, considéraient cette musique comme un art "nègre", "dégénéré", et le régime de Vichy n'était pas plus tendre pour les "zazous swingueurs" en ces temps d'expiation et de Révolution Nationale.

Voilà pour la version officielle... Les programmes de concert et les disques enregistrés en cette période disent pourtant tout autre chose: il y avait des festivals de jazz, à Paris, pendant la guerre. Le "In the Mood " de Glenn Miller , rebaptisé "L'ambiance", a débarqué sur les ondes bien avant la Libération tandis qu'à la brasserie La Cigale, des musiciens noirs antillais "biguinaient" en toute liberté. Alors certes, les compositeurs américains d'origine juive, comme Irving Berlin par exemple, étaient interdits, mais il n'y avait aucune liste de standards précis mis à l'index, comme c'était le cas par exemple en littérature. Et d'ailleurs, les droits de ces morceaux, même s'ils étaient confisqués en temps de guerre, restaient soigneusement consignés et actualisés à la SACEM.

Autre légende, celle des titres de standards américains traduits en français. C'est Charles Delaunay, la figure légendaire de "Jazz Hot", qui en prend l'initiative dés 1940, pour contourner, disait-il, la censure, comme si les Allemands étaient dupes... En vérité, "St Louis Blues" était toujours joué avec son titre original. Quant au fameux "Lady Be Good" devenu "Les Bigoudis", ce n'était que pure invention...On ne peut pas en dire autant, hélas, de certains écrits de Charles Delaunay, qui s'est finalement engagé, et pas sur le tard, dans la Résistance, non sans avoir proclamé quelques années auparavant que la vocation du Hot Club de France était de ressusciter le jazz par "le style français" et "les valeurs spirituelles" en s'affirmant "dans la virilité, dans la force, dans la beauté et dans le tempérament" !

De quoi rassurer les Vichyssois tout en désespérant de cette soif de transgression que le jazz aurait pu incarner dans les années noires comme ce fut le cas aux Etats-Unis, en d'autres périodes, dans un contexte de ségrégation. Alors peut-être est on trop sévère...A l'image de la société française durant toute cette époque, le cinéma, le théâtre, la chanson également (ne serait-ce qu'à travers Charles Trénet) ont vu eux aussi le triomphe de l'ambiguïté. Et puis pour en revenir à Django Reinhardt -paix à son centenaire- il n'a jamais été jouer en Allemagne...Il s'est contenté, comme l'écrivait jadis Marc-Edouard Nabe, de regarder  "l'histoire s'énerver", et il n'a pas été le seul...

"Jazz et société sous l'Occupation" (Editions L'Harmattan), de Gérard Régnier (l'auteur est l'invité des "Lundis du Duc", ce lundi 11 janvier, sur TSFJAZZ, avec à ses côtés Alain Tercinet, historien du jazz,  et Patrick Williams, biographe de Django Reinhardt)

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